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[The User] : l'ingénieux usage de l'usagé

Lucinda Catchlove - 21 avril 2010
Belles machines

Respectivement musicien et architecte de formation, Emmanuel Madan et Thomas McIntosh collaborent sous le pseudonyme [The User] depuis 1997. Établis à Montréal, leur corpus est composé d’oeuvres qui sont autant de pièces musicales, de performances audiovisuelles et d’installations sonores. [The User] tente de réinventer la relation entre la technologie, la culture et l’expérience humaine à travers la récupération de sons (et de leur source, le plus souvent des appareils technologiques désuets), leur réutilisation et leur transformation dans des environnements sonores ambiants.

Leurs productions audio ont été publiées par des labels tels que Staalplaat et Asphodel, tandis que leurs installations et leurs performances ont été maintes fois primées, dont notamment le Prix Téléfilm Canada pour les nouveaux médias [NdT à valider, je n’ai pas trouvé de version officielle] (Montréal 1998), une mention honorable lors de la remise des Prix Ars Electronica (Linz, 1999), une mention honorable au Festival Interférences (Belfort, 2000), un premier prix dans la section Performances duFCMM (Montréal, 2001) ainsi qu’une nomination pour le Prix Nam June Paik Prize (Dortmund, 2004). Récemment, ils ont été en nomination dans la catégorie New Media Art de la sixième édition de Qwartz, et leur oeuvre The Coincidence Engines a été mise en nomination pour le prix Transmediale 2010.

Pour la première fois depuis de nombreuses années, [The User] présentera, dans le cadre de MUTEK2010 (voir le programme A/Visions 1), une performance de leur pièce Symphony for Dot Matrix Printers #2, qui met en réseau une douzaine de ces obsolètes imprimantes matricielles. Ensemble, elles « interprètent » des fichiers de caractères ASCII dont l’impression produit un bruit absolument surprenant par son harmonie, ses fréquences et ses tonalités.


« Le concept qui sous-tend [The User], c’est cet individu générique, anonyme, sans visage dont la personnalité est non-spécifique », explique Emmanuel Madan, le compositeur et artiste sonore du duo. L’autre moitié de cette paire, c’est l’architecte et créateur d’installations Thomas McIntosh. Ils se sont rencontrés à Ottawa à la fin des années 90 et ont commencé à collaborer peu de temps après, en 1997. « Pour le résumer simplement, disons que les ingénieurs se spécialisent dans la résolution de problèmes en les morcelant en de nombreuses petites boîtes qui sont assemblées sur une page. Une de ces boîtes est libellée “The User” », poursuit Madan, précisant à la fois l’origine de leur pseudonyme et l’idée qui est à la base de leurs oeuvres. « Il s’agit donc d’un figurant qui représente le consommateur type d’un produit ou d’une technologie en développement, et il est crucial de ne pas définir cet utilisateur trop en détail. Cette approche générique à la limite de la déshumanisation nous a interpellés. Nous avions un réel désir de devenir cet utilisateur et de redonner un peu de l’humanité qu’on lui a retirée afin qu’il puisse entrer dans cette petite boîte. »

S’il y a bien une chose que [The User] refuse, c’est de tenter de s’insérer dans une petite boîte ou dans une catégorie hermétique, et c’est à travers une démarche qui humanise les espaces industriels et anthropomorphise des appareils technologiques anonymes qu’ils y parviennent. Il peut être tentant de percevoir ce que [The User] compose comme de l’art sonore, toutefois il est impossible de faire abstraction de son aspect physique. Les médiums utilisés ou transformés, que ce soient des ordinateurs désuets, des horloges de grande série ou des édifices industriels abandonnés, font tous partie du message. Lancé en 2000, leur installation intitulée “Silophone : investir le Silo no 5 par le son” transforme un silo à grain abandonné du Vieux Port de Montréal en dispositif acoustique réseauté accessible tant au public que pour des usages artistiques sur commande. [The User] invite le public à transmettre des sons par téléphone ou via Internet et les résultats peuvent être entendus en ligne ou grâce à un haut-parleur installé en permanence à proximité du Silophone. Complètement modifiés par les échos magnifiques du massif silo, les voix et les sons deviennent une musique qui redéfinit totalement la raison d’être et l’utilité du silo en le repositionnant dans un contexte global qui lui redonne du même coup une nouvelle importance au niveau local. De nombreuses questions au sujet des utilisateurs des espaces urbains et de l’utilisation qu’ils en font sont soulevées par le Silophone, et elles trouvent écho bien au-delà des parois du silo no 5.

La Symphonie pour imprimantes matricielles est la première oeuvre de [The User]. Elle a été créée en 1998 et est présentée encore aujourd’hui. Un assortiment d’imprimantes matricielles vétustes de plusieurs marques et modèles est utilisé afin de « jouer » une partition composée de caractères ASCII. Au même moment, des caméras vidéo miniatures captent les étranges entrailles des machines et les projètent sur de grands écrans ce qui, une fois de plus, place l’objet et le processus à l’avant-plan. La dernière création proposée par [The User] est une série intitulée Coincidence Engine qui défie toute catégorisation en tant qu’art sonore, bien qu’elle soit clairement un hommage au compositeur avant-gardiste György Ligeti et à son Poème Symphonique pour 100 métronomes. Là où Ligeti avait organisé des métronomes, [The User] installe un nombre imposant de réveils au quartz de grande série ayant comme caractéristique un tic-tac très sonore afin de leur donner un nouveau sens. Coïncidence et intention se livrent à un chassé-croisé d’où émerge une décomposition de la musique et du temps qui résulte de la recontextualisation que fait [The User] d’une technologie de masse intrinsèquement imprécise.

 

[The User] :: The Symphony #1 for dot matrix printers - 1998 from Undefine on Vimeo.

Paradoxalement, bien qu’ils soient clairement centrés sur l’objet, les projets que réalise [The User] ne veulent pas être catégorisés comme de l’art numérique, même si la technologie est au coeur même du concept derrière le nom [The User] et les questionnements qu’elle soulève. Oh! bien sûr, dans notre monde moderne, les « nouveaux » médias sont rapidement dépassés. Tout comme le Silophone est emblématique d’une technologie désuète de l’ère industrielle, les vieilles imprimantes et les ordinateurs dépassés sont emblématiques d’une technologie dépassée à l’ère numérique. [The User] donne simple ment une nouvelle raison d’être à ces objets, vieux et neufs, à l’aide d’outils du quotidien, mais à des fins subversives.

« Ces positions que nous prenons, ces rôles que nous jouons, c’est vraiment très intéressant de les investir et de les déconstruire, de se rebeller contre les comportements attendus. En tant que collectif, et particulièrement à travers le projet avec les imprimantes matricielles, ce que [The User] veut accomplir, c’est pervertir complètement le concept de l’ordinogramme », explique Madan au sujet de l’utilisation créative que son acolyte et lui font de vieux équipements de bureau, utilisation créative que les concepteurs de ces technologies n’auraient jamais imaginée. Ainsi, [The User] redéfinit l’utilisation et la raison d’être de ces imprimantes en « composant » (à l’aide d’un fichier texte) une symphonie basée sur le rythme qui exploite et met en valeur les sonorités particulières à chacune de ces imprimantes. On retrouve également cet intérêt qu’ont Madan et McIntosh pour le potentiel « subvertible » et musical d’objets du quotidien dans leurs projets Silophone et Coincidence Engine. Mais, poursuit Madan, il n’y a pas que les artistes et les programmeurs qui subvertissent les technologies du quotidien, les objets et les espaces. « C’est un trait fondamental de tous ceux qui utilisent quelque chose, que ce soit un ordinateur ou l’architecture : on s’approprie une partie du système pour le faire nôtre, pour l’adapter à nos besoins et nos préférences. »

C’est néanmoins Silophone qui demeure leur projet le plus interactif. Il s’agit d’une oeuvre publique que l’on peut visiter physiquement et virtuellement, et à travers laquelle les artistes invitent le public à utiliser le Silophone afin de devenir, à son tour, « The User ». Ce faisant, ils se sont également réapproprié un espace urbain aussi significatif culturellement qu’abandonné. Achevé en 1903, cet ancien élévateur à grains et ses silos sont situés dans le Vieux Port de Montréal et sont un site architectural emblématique de la nostalgie du Montréal d’antan et du questionnement concernant l’avenir de la ville. « Il suffit de jeter un regard sur cette structure et le site qu’elle occupe pour comprendre que son existence même nous interpelle sur ce qu’on doit faire de ces ruines de l’ère industrielle », affirme Madan. « Cette question est de toute évidence très importante, mais c’est la forme que prendra cette importance qui est soumise au questionnement. » Le Silophone et la structure sur laquelle il se base, sont devenus une partie intégrante de la conversation au sujet de l’avenir de cette structure qui, ne l’oublions pas, est située sur des terrains d’une très grande valeur d’un point de vue immobilier. Le Silophone est donc non seulement un geste de réappropriation culturelle et un instrument d’art, mais également un geste d’activisme urbain.

 

[The User] :: Silophone @ The Kitchen (NYC) 2001 from Undefine on Vimeo.

« Le fait de réintroduire une présence humaine dans cette structure, même si ce n’est qu’à travers leur voix ou les sons qu’ils prêtent, était vraiment important pour moi », confie Madan. « C’est immatériel, mais ça a un poids réel, c’est une façon très efficace de revendiquer un droit sur cet édifice et son avenir. » Qui est l’Utilisateur? Le citoyen ou l’industrie? Est-ce que la voix du peuple a son mot à dire dans la conversation sur la conception et l’utilisation des espaces urbains? Voilà quelques-uns des questionnements provoqués par les oeuvres de [The User].

Ce rapport entre le collectif et l’individuel, entre [The User] et l’utilisateur, entre l’utilisateur et l’utilisé est également présente dans le projet Coincidence Engine. Les réveils jetables utilisés par [The User] dans Coincidence Engine One: Universal People’s Republic Time remettent en question la source de ces objets. Les réveils, fabriqués en Chine, sont disposés comme s’ils étaient dans un amphithéâtre, leur présence collective mise en opposition à leurs traits caractéristiques soulève des questions sur les visages anonymes et l’individualité des gens qui les ont fabriqués. Que ce soit une personne contribuant au Silophone ou les sonorités uniques d’un modèle d’imprimante matricielle ou de réveil, la contribution de l’individu est au coeur des projets de [The User], tout comme le sont l’instabilité du temps et l’impermanence des objets.

[The User] ::: Coincidence Engine One: Universal People’s Republic Time - 2008 from Undefine on Vimeo.

[The User] est avant tout un duo d’artistes conceptuels qui créent des expériences qui ont pour but de nous questionner sur le monde contemporain et notre place dans celui-ci. Madan et McIntosh nous invitent à ouvrir nos yeux et nos oreilles au monde qui nous entoure et au potentiel des objets obsolètes qui nous entourent au-delà de leur raison d’être initiale. Qui plus est, ils nous mettent au défi de prendre conscience de notre rôle en tant qu’utilisateurs et nous démontrent à quel point nous pouvons être d’importants agents de créativité au sein des systèmes que nous utilisons, dans lesquels nous vivons.

 


Lucinda Catchlove est une auteure et journaliste établie à Montréal. Elle a contribué à de nombreuses publications locales et internationales dont notamment Hour Magazine, Night Life, Horizon Zero. Elle écrit présentement un livre sur la culture VJ.

Les vidéos et images ont été utilisées avec la permission de l’artiste

Site Web: http://www.undefine.ca/en/artists/the-user/

 

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