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All kyd up and everywhere to go

CMKY, c’est un festival en pleine croissance inspiré par la technologie, isolé par la géographie, orienté sur l’expérience, basé sur la communauté, empreint d’une conscience écologique, mis sur pied par des bénévoles, faisant partie d’un réseau intl

Patti Schmidt - 5 mai 2010
All kyd up and everywhere to go

Communikey, vous connaissez? CMKY, c’est un festival en pleine croissance inspiré par la technologie, isolé par la géographie, orienté sur l’expérience, basé sur la communauté, empreint d’une conscience écologique, mis sur pied par des bénévoles, faisant partie d’un réseau international.

La troisième édition du festival d’arts numériques Communikey (CMKY), à Boulder au Colorado, s’est terminée le 18 avril dernier, fracassant son record d’assistance. L’édition 2010 présentait 19 événements sur une période de cinq jours et six nuits dans six lieux, incluant un planétarium. Au menu : des ateliers, une programmation spéciale pour les enfants, des concerts, des soirées dans des boîtes de nuit et des événements extérieurs. Le festival offre une programmation équilibrée qui transcende les frontières des genres, depuis les chansons et échantillonnages de Books, aux dernières nouveautés techno house de The Bunker, en passant par une sélection d’oeuvres d’artistes en arts numériques comme le duo montréalais Artificiel, qui présentait une performance créée sur mesure pour les 10 ans de MUTEK en 2009.

Kate Lesta, directrice de Communikey, sillonne présentement les États-Unis pour la tournée Viceverse, fruit d'un échange culturel mis sur pied entre CMKY et le festival Dis-patch, de Belgrade, en Serbie. Au total, ce sont plus de 30 artistes qui performeront dans une vingtaine de villes. La formation s’envolera ensuite en Europe, immédiatement après la 9e édition du festival Dis-patch à la mi-octobre. Elle s’arrêtera en Slovénie, en Croatie, en Autriche, en Suisse, en Allemagne, en République Tchèque, en Slovaquie, en Hongrie, en Roumanie, en Macédoine, en Grèce et en Turquie. Mais avant de quitter le continent, Viceverse s’arrêtera à Montréal le 4 juin prochain pour vous présenter WoO + INCREDIBLE BOB, D NUMBERS, SMIRK, KONQUE et ATTENTAT, au Savoy du Métropolis.


 

Communikey

 

 

C’est via Skype que j’échange avec Kate Lesta, tandis qu’elle se trouve à San Francisco pour trois jours, bien installée à la Grey Area Foundation for the Arts. Elle est totalement confiante en ce qui concerne les cinq prochaines semaines qu’elle passera sur la route pour la tournée Viceverse. Cela peut paraître anondin, jusqu’à ce que l’on s’attarde à son emploi du temps. Entre l'organisation de la tournée, qui débuterai directement après la dernière édition du festival Communikey, la coordination du festival Unsound à New York, et la préparation de son passage comme commissaire de la Biennale de Denver en juillet, on ne peut qu'en conclure que Kate Lesta est soit une force de la nature, soit une machine. Ces dernières années l’ont vue parcourir l’Europe de long en large dans le cadre de nombreuses collaborations et initiatives internationales. Elle est également cofondatrice de l’ICAS (International Cities of Advanced Sound), un réseau international de festivals d’arts numériques et de musique électronique. Tous ces contacts et ces réseaux sont pour elle la source d’énergie qui la propulse. L’échange culturel en apparence incongru entre Belgrade et Boulder, qui est au coeur du projet Viceverse, est né à Montréal, lors de la rencontre inaugurale de l’ICAS. «Cette collaboration a vu le jour parce que Alain (Mongeau, directeur de MUTEK) a mis sur pied un laboratoire d’idées et nous a placés, Relja (Bobic, directeur de Dis-Patch) et moi dans la même pièce», explique Lesta. «C’est donc entièrement de sa faute! Il n’y a aucune façon imaginable par laquelle nous nous serions rencontrés autrement.»

Les festivals membres de l’ICAS sont totalement dédiés à la diffusion et la promotion des expérimentations dans le domaine des nouveaux médias et de la musique électronique, sur de nouveaux territoires, auprès de nouveaux auditoires. Ils sont, depuis les débuts de l’organisation, incroyablement proactifs. Lesta a d’ailleurs été récemment impliquée dans un autre événement transculturel, en février dernier, lorsque le festival polonais Unsound s’est installé à New York pendant 10 jours. Cette expérience à grande échelle a permis aux commissaires du festival de Cracovie de frayer avec les programmeurs et diffuseurs de Brooklyn et Manhattan, dont notamment Brian Kasenic et The Bunker. «J’adore travailler pour d’autres festivals, ce qui est à la fois un défaut et une qualité. C’était vraiment stimulant de faire partie de l’équipe qui a amené Unsound à New York. Travailler dans cette ville peut parfois être très difficile, et je suis vraiment heureuse de savoir que l’expérience se poursuivra. New York avait besoin d’un événement du genre. Il y a tellement de talents qui émergent de l’Europe de l’Est et qui ne demandent qu’à se faire connaître, et à juste titre. Mat Schulz (directeur de Unsound) est un vrai citoyen du monde : un auteur australien vivant à Cracovie et qui produit un festival de musique à New York. Tout un numéro!»

À première vue, on pourrait penser que Boulder, Colorado, est un endroit incongru pour implanter un festival de musique électronique contemporaine et d’arts numériques. En plein coeur de l’Amérique, la ville n’est pas tout à fait un arrêt obligatoire pour les artistes internationaux et nationaux de la scène électronique. Elle est bien en dehors des réseaux habituels et des sphères d’influence des nouvelles technologies et de l'art numérique. C’est un vestige du Far West mythique, niché au pied des Rocheuses, un bon kilomètre et demi au-dessus du niveau de la mer, une ville clairement inspirée par l’individualisme acharné typique de l’Amérique profonde. C’est un paradis pour les amateurs de plein air et les maniaques de sport. Pourtant, Boulder est en train de se transformer en un laboratoire bouillonant d’idéesgrâce, notamment, à la présence de l'University of Colorado et d’une vibrante communauté intellectuelle et artistique.

C’est précisément cet environnement qui a encouragé Kate Lesta à entreprendre la production d’événements résolument orientés vers la musique électronique contemporaine. «Cette musique est dans notre sang, elle fait partie de notre communauté depuis de nombreuses années à cause de la culture des raves et des partys underground. Il y a une quantité incroyable d’expérimentations en ce moment en musique électronique, tellement d’innovations.»

 

Communikey 2009

 

C’est dans le contexte particulier que les premiers événemnets CMKY ont vu le jour à l’hiver 2004. Peu de temps après, les organisateurs font route vers Montréal pour le festival MUTEK, alors l'un des rares festivals de musique électronique et d’arts numériques en Amérique du Nord. «C’était pour nous un modèle, un phare», confie Kate Lesta. «C’était une lumière au bout du tunnel, une preuve que ce genre d’événement peut avoir lieu en Amérique du Nord, un endroit qui n’est pas naturellement un terreau fertile à ce type de manifestations. Ce voyage nous a réellement donné l’énergie nécessaire pour continuer avec le projet Communikey.»

En 2007, le collectif se sentait prêt à passer au proverbial «niveau supérieur». «Lorsque j’ai dit que nous allions faire de Communikey un festival, tous pensaient que j’avais perdu la raison. Ils me disaient que Boulder était une trop petite ville, culturellement isolée, qu’il n’y aurait pas assez de gens qui se déplaceraient. C’était vraiment comme sauter d’une falaise avec les yeux bandés. Personne de l’organisation ne savait si on réussirait.»

Malgré tout, ce projet fini par aboutir en avril 2009 et donne au tout premier festival Communikey. Même en incluant Denver, une grande ville située à peine à une heure de route, Communikey est le seul événement de son genre dans la région. Il attire de nombreux festivaliers des régions avoisinantes et compte déjà des fidèles de Seattle, Portland, New York, Tijuana et Santa Fe, sans parler des contacts internationaux qui se sont établis, permettant à CMKY d’intégrer le circuit mondial des événements du genre. Kate Lesta garde un bon souvenir de cette première édition même si, comme elle le dit, «nous avions une jambe plus courte que l’autre». Cette année, par contre, elle a senti que le festival prenait sa vitesse de croisière. Comme elle l’explique, son équipe a travaillé d’arrache-pied afin d’engager des artistes inclassables et provenant de différents horizons musicaux, avec une emphase sur la scène indie rock DIY et, bien entendu, la scène électronique. «Nous avons programmé nos événements afin de présenter des artistes qui échappent aux catégorisations, nous voulions créer un canevas où tout ça s’amalgame.»

Présenter aux gens des artistes qu’ils ne connaissent pas ou qui se trouvent hors de leur zone de confort comporte souvent une part de risque. Cette année, c’est le scientifique fou Xavier van Wersch et son groupe électroacoustique, interactif et biologiquement rétroactif, The Lucky Dragons, qui était le meilleur exemple de cette approche. «Personne ne connaît Xavier aux États-Unis, il n’attire donc personne par sa simple présence. Mais c’est sans importance : ce qui compte, c’est justement de présenter des artistes complètement fous, innovateurs et intéressants.»

 

 

artificiel live @ CMKY2010 from samcam on Vimeo.

 

Xavier van Wersch @ CMNKY Fe st. 2010. from kitty bunny on Vimeo.

 

La présentation d’oeuvres d’arts médiatiques avant-gardistes exige une capacité à concevoir et organiser ces performances hors du contexte habituel d’un musée ou d’une galerie tout en se tenant à jour sur les plus récentes pratiques de performance. Kate Lesta évite d’ailleurs de travailler avec des artistes qui ne font que «montrer des vidéos». Selon elle, les artistes doivent travailler dans un cadre faisant partie intégrante du festival et des espaces qu’il occupe. Elle admet d’emblée que «c’est la partie la plus difficile de notre programmation. Les formats sont en constante mutation du fait de l'apparition de nouvelles technologies, beaucoup plus rapidement que dans le monde de la musique. Il y a toujours quelqu’un qui innove, par exemple dans la façon de créer des installations à DEL intelligentes ou de la surimpression vidéo en 3D. Il y a toujours quelque chose de nouveau.»

Contrairement aux organisations et festivals d’arts canadiens et européens, Communikey n’a pas accès au même type de soutien culturel et de subventions gouvernementales. Kate Lesta a donc dû tisser des liens serrés avec les autorités municipales et créer un partenariat avec l’université, tout particulièrement avec les facultés des arts médiatiques et technologiques, d’art et d’histoire de l’art. «Une grande partie de notre programmation est conçue spécifiquement pour les étudiants simplement parce qu’ils représentent une grande proportion de la population de Boulder. Par la suite, nous travaillons étroitement avec des institutions culturelles étrangères, en plus d’être une organisation communautaire entièrement composée de bénévoles. Les seuls rémunérés sont les artistes.»

Le festival a lieu annuellement et sert de parenthèses au week-end de la Fête de la Terre. C’est d’ailleurs une autre caractéristique principale de Communikey : son double engagement technologique et à l’environnemental. Lors de l’édition 2010, un programme zéro déchet a été mis en place sur tous les sites du festival. Tous les bus ainsi que les générateurs fonctionnaient au biocarburant, et une offre semblable au Bixi était proposé aux festivaliers. Pour Kate Lesta, tout est interrelié. «La façon dont nous concevons la créativité et l’innovation dans le domaine de l’art et de la musique est reliée à la façon dont nous comprenons et agissons dans notre environnement au quotidien. Tout réside dans la façon de faire les choses. Rendre les événements accessibles ou créer des événements qui sont stimulants et transformatifs. Présenter des artistes dont on n’a jamais entendu parler. Ce sont des approches atypiques de l’industrie, car elles ne sont pas lucratives. C’est la même chose quand on parle de biocarburant. Je ne prétends pas que c’est une panacée, mais la seule raison pour laquelle l’industrie ne l’a pas adopté, c’est que ce n’est pas pratique de faire la transition. Mais lorsqu’on parle de mise sur le marché de genres musicaux stimulants? J’aimerais bien savoir ce que l’industrie attend. Où se situe la masse critique pour la musique électronique et les arts numériques aux États-Unis?»

Kate Lesta aura une chance de faire pencher la balance en sa faveur pendant tout le mois de juillet lorsqu’elle sera alors commissaire du volet en direct de la biennale des Amériques. Une fois de plus, elle a fait appel à ses contacts et réseaux internationaux afin de dénicher des artistes émergents au Chili, au Mexique, en Argentine, au Canada et aux États-Unis et les présenter à Denver. Le directeur de MUTEK, Alain Mongeau, a joué un rôle crucial dans la programmation de certaines de ces vitrines, car, comme le rappelle Kate Lesta, «MUTEK fait déjà depuis longtemps cel travail de liaison entre les hémisphères.»

 

 

Communikey

 

 

«Une grande partie de ce que nous tentons de faire, c’est créer des espaces pour que des processus génératifs, voire évolutifs, puissent se produire à un niveau individuel et communautaire. Un festival permet de créer une zone où les gens peuvent avoir un sentiment d’appartenance en compagnie des artistes et des espaces qu’ils occupent tous. En d’autres mots, ils deviennent le festival. À partir de ce moment, tout ça prend une forme très organique.» Dans un tel contexte, être commissaire devient presque une forme de sculpture, une façon de changer le monde en créant des expériences et un contexte pour de nouvelles formes sociales qui prennent racines autant dans la danse que dans la stimulation multisensorielle.

Ce n’est pas le genre d’expérience que l’on peut retrouver dans un festival rock, là où la familiarité et le confort sont des valeurs fondamentales, ou encore dans les gros festivals du monde de la musique électronique tels que Sonar, qui programment de tout, mais souvent au mêmes moment et sur des scènes différentes. Kate Lesta est d’accord : «Je ne suis pas intéressée par ces mégafestivals où l’on retrouve 101 artistes sur cinq scènes. Tout ce que ça donne, c’est que vous devez faire des choix déchirants. Lorsqu’une programmation est conçue sans recoupement, il est alors possible de vivre l’événement en tant que phénomène collectif, du début à la fin. Dès lors, il commence à s’écrire une trame narrative. C’est tangible à MUTEK et aussi à Communikey. Dans les derniers milles du festival, on peut constater que les gens se rapprochent et commencent à vivre une expérience extatique commune après avoir partagé toute une gamme d’émotions. À ce moment, mon travail est fait. Ce point culminant pourrait durer éternellement. Vous vous souviendrez toujours de cet instant où tous vos filtres étaient mis de côté où vous viviez toutes ces choses en compagnie de tous ces gens. À ce moment, même notre perception du temps est altérée, tout comme celle de ce que peut être une expérience commune.»

Kate Lesta a également d’autres projets qui la tiennent bien occupée, dont notamment celui de donner à Communikey un espace qui lui soit propre, un centre de résidence international en arts numériques, mais totalement hors des réseaux. Le «master plan» est de «créer une infrastructure durable pensée pour accueillir toutes les personnes qui désirent vivre comme moi et partager mon style de vie. Ce centre est l’accomplissement d’une vie, pas un objectif à court terme. Dans l’immédiat, l’objectif avec le festival et la tournée est de les inscrire dans une perspective de développement durable. Les deux projets ont leur propre compensation en fixation de carbone, mais pour moi ce n’est pas suffisant. Notre empreinte écologique pour les deux événements est assez importante. Je crois aussi que plus on fait face à ces problèmes au lieu de les ignorer, plus on est en mesure de se rapprocher d’une relation symbiotique entre la technologie et la nature. Je suis convaincue que nous arriverons un jour à faire fonctionner tout ça ensemble.»

 

 


 

Photos par Sam Campbell (www.arrowthree.com), utiliser avec permission de Communikey.

 

>> COMMUNIKEY ET DIS-PATCH EN PODCAST: MUTEKPREVIEW004 <<

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