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Trans-Medial express

Les mathématiques, la musique et les médias magiques de Freida Abtan

Robyn Fadden - 11 mai 2010
Trans-Medial express

 

 

Avec son bagage académique et professionnel très particulier (mathématique, informatique, électroacoustique, arts visuels), il semble tout à fait normal que Freida Abtan crée des univers sonores tout à fait uniques. L’artiste ne favorise aucune des disciplines qu’elle maîtrise, préférant plutôt les amalgamer afin de créer des sonorités qui lui parlent. Depuis toujours admiratrice de Nurse with Wound, elle a travaillé avec son mentor et désormais ami, Steven Stapleton. Elle a contribué à de nombreux albums de NwW, en plus de participer aux spectacles de la formation, musicalement et à travers la création d’images.

Le premier album de Freida Abtan, Subtle Movements (2007), est d’ailleurs paru sur le label de Stapleton, United Diaries.

Pour sa prestation lors du festival MUTEK 2010, elle présentera un aperçu de son œuvre en cours, The Structure of Skin, qui fait écho à sa performance à MUTEK 2008 (The Hands of the Dancer/The Temple of the Dreamer). Elle nous entraînera encore plus loin dans sa conception de la perception sonore tout en provoquant une réflexion sur la façon dont le son nous affecte au quotidien, consciemment et inconsciemment.

 

A still from Freida Abtan's video work, "The Hands of the Dancer." 


 

 

Pour Freida Abtan, le son n’est pas un phénomène destiné uniquement à nos oreilles, mais bien à tout notre corps, ainsi qu’à notre esprit. Même lorsque nous dansons, activité en apparence anodine, nous faisons en fait quelque chose d’infiniment plus complexe. C’est justement cette complexité qui la stimule et la pousse à étudier les théories son et à composer de la musique électronique depuis des années. La route qui l’a menée jusque-là n’est toutefois pas aussi directe qu’on pourrait le croire.

Le parcours qui a mené à l’émergence de Freida Abtan en tant qu’artiste de musique électronique et vidéaste, est à la fois étrange et sans surprise, tortueux et sans hésitation. Plus jeune, elle écrivait et chantait, convaincue qu’elle deviendrait une artiste. La réalité lui a finalement imposé de laisser tomber son éducation artistique pour faire place à d’autres intérêts : les mathématiques et la physique. « Je savais que même si j’étudiais dans ces domaines, je n’arrêterais pas pour autant d’être créative artistiquement », confie-t-elle. « Lorsque vous trouvez un champ d’intérêt qui est vital pour vous, il est très difficile de l’ignorer. Je ne saurais être heureuse si je ne m’exprimais pas à travers la création artistique. »

Bien qu’elle ait joui d’une solide carrière en développement de logiciels après ses études universitaires, Freida ne pouvait faire fi de cette persistante impression qu’elle avait de gaspiller sa vie, même si elle aimait son travail. Elle a donc décidé de reprendre ses études en 2002, d’abord à l’Université Concordia en arts informatiques et en électroacoustique puis, dans le cadre d’une maîtrise à l’Université de Montréal, en électroacoustique et composition.

« Ce n’est pas simple d’étudier la musique lorsque vous n’avez pas une formation musicale traditionnelle. Mais qu’à cela ne tienne, j’ai toujours été attirée par les sonorités étranges de la musique électronique », raconte-t-elle, ajoutant qu’elle a acquis ses habiletés de compositrice « sur le tas ». Elle a d’ailleurs œuvré dans le domaine de la musique « traditionnelle » aussi loin que la portaient ses intérêts, bien qu’elle considère ces activités comme étant très distinctes de sa pratique artistique.

 

 

 

« Mon intérêt pour le son s’inscrit dans une démarche beaucoup plus expérimentale », explique-t-elle. « J’aime préparer ma matière première et travailler avec plusieurs couches que je manipule jusqu’à ce que quelque chose de nouveau émerge. Il s’agit d’une démarche très transformative, et j’aime vraiment la magie qu’elle recèle. Tout se joue au niveau de l’interaction entre le créateur et le processus qu’il utilise, plutôt qu’au niveau du stéréotype du musicien d’où jaillit la musique comme d’une fontaine. Mon approche de la structure en est très éloignée : je crois fermement qu’il faut laisser ses sens avoir voix au chapitre. »

Cette façon de procéder implique que la musique électronique représente une convergence parfaite de l’esprit, du corps et du cœur. Les distinctions archaïques entre ces pôles éminemment humains sont ainsi abolies et révèlent même leur nature interdépendante.

« Selon moi, la musique électronique est la plus émotive qui soit, l’expression de l’esprit à l’état pur », déclare Freida Abtan. « Ce que j’aime lorsque je compose de la musique électronique, c’est le fait de pouvoir référencer le monde extérieur tout autant que mes émotions. Il est possible de laisser transparaître l’origine des sons dans son œuvre tout autant qu’il est possible d’être totalement abstrait et original. Tout est une question de transcender le domaine physique pour entrer dans un univers lumineux. »

C’est donc ce qui pousse Freida Abtan à faire de la musique : utiliser le son comme outil d’exploration de notre vie au quotidien pour mettre à jour ce qui se cache sous la surface. « Nous avons tous cette conception voulant que lorsque nous créons un son, c’est sa forme définitive, ce qui est totalement faux puisqu’un son dépend entièrement de l’endroit et des conditions dans lesquelles vous en faites l’expérience », explique-t-elle. « Certains segments du spectre sonore engendrent des expériences différentes dans notre corps. Une très grande partie de ce que je recherche lorsque j’écoute des sons que j’espère éventuellement partager avec d’autres personnes, ce sont des sons qui opèrent à ce niveau très physique. »

 

[LISTEN: THE WATERS OF LETHE (EXTRACT)]

 

Haute technologie émotive

 

Bien que la formation en mathématique et en informatique de Freida Abtan soit évidente dans ses créations artistiques, elle ne se soumet pas pour autant à un mode de pensée empirique stéréotypé. « Mon approche très personnelle de la création musicale se résume à une recherche de choses qui m’interpellent et à un processus que je trouve empreint de beauté. C’est ça que je cultive. J’ai essayé la musique algorithmique, mais je n’ai pas trouvé cette approche satisfaisante. J’en reviens à ça : l’art doit parler à nos sens et lorsque j’utilise mon esprit analytique, le résultat est complètement différent de celui que j’obtiens lorsque j’utilise mes sens. C’est comme si j’utilisais la mauvaise partie de mon cerveau pour m’adresser à mon cœur. »

Freida Abtan a néanmoins une relation très intime avec ses outils et avec la technologie en général. « Je ne crois pas que les humains soient si détachés des outils qu’ils utilisent. Pour moi, ce sont là des distinctions artificielles. Les êtres humains se perçoivent souvent comme séparés du monde dans lequel ils vivent. Pourtant, notre vie quotidienne est en partie informée par les outils que nous utilisons; ils sont bien plus qu’une simple extension de nos sens. » Voilà les eaux dans lesquelles elle navigue dans le cadre de sa thèse de doctorat : grisantes, complexes et qui tentent, au final, de comprendre comment nous existons dans le monde qui nous entoure. Pour elle, composer de la musique est une partie intégrante de son périple intellectuel et émotif dans les méandres de la compréhension de la vie.

« Ce qui me fascine le plus et rend la création musicale réellement passionnante, c’est lorsque je travaille avec de nombreux processus indépendants et qu’ils finissent par tous aller dans la même direction », raconte-t-elle. « Ce que je cherche à créer dans ma musique, c’est cette impression que l’inorganique devient organique à travers une sorte de respiration. Bon nombre des processus que nous élaborons et utilisons sont très organiques, malgré les apparences. Peut-être sont-ils empreints d’“organicité” parce que c’est nous qui les avons créés. Ils ne nous sont donc pas totalement extérieurs. »

Écouter la musique de Freida demande beaucoup d’attention, mais n’est pas pour autant un exercice épuisant. C’est un peu comme de tenter de syntoniser une lointaine station radio : le son nous attire, sans que nous ayons à presser l’oreille contre l’appareil. Le son nous pénètre et coule en nous, couche après couche numérique, devenant de plus en plus clair au fur et à mesure de l’écoute. Et plutôt que d’analyser cette musique pour tenter de découvrir l’origine des sons, on se surprend à constater que chaque son en contient plusieurs autres. Grâce à des échantillonnages, à sa propre voix et à des enregistrements in situ (quand ils ne sont pas saturés de bruit), elle extrait l’essence des sons, plonge dans leur spectre, les altère et les juxtapose afin de créer une expérience entièrement nouvelle.

 

 

Freida Abtan - The Hands of the Dancer (Excerpt) from MUTEK on Vimeo.

 

Voir avec les oreilles

 

Même si le son est au centre de l’univers artistique de Freida Abtan, l’art visuel y tient tout de même une place cruciale et informe sa musique. Pour elle, c’est une extension de sa pratique sonore. « Je travaille sur la vidéo avec exactement la même approche que pour le son. C’est une forme d’art basée sur le temps. Je génère des banques de matériel, je regarde des images à différents stades de transformation, puis je les relie entre eux selon leurs similarités esthétiques. Dans les deux cas, j’utilise le même processus pour donner un sens à ce que je crée. »

Les projections vidéo que nous pourrons voir à MUTEK montreront jusqu’où elle est prête à expérimenter et à faire confiance à ses obsessions, n’hésitant pas à pénétrer dans son propre univers onirique. « Le monde des rêves, c’est notre point de référence pour comprendre ces moments surréalistes où des choses qui ne devraient normalement pas s’unir, s’unissent, prennent un sens et deviennent consistantes », explique-t-elle. « Je perçois des relations très intimes et très naturelles entre bon nombre de pratiques dans le domaine de la musique électronique et le domaine des rêves. »

Bien que le sens des rêves soit subjectif, l’interprétation visuelle que Freida Abtan en fait lors de ses performances a quelque chose d’universel. « Ce que les gens me racontent au sujet de mes œuvres vidéo, c’est qu’ils entrent dans une sorte de transe dans laquelle ils ont l’impression de se retrouver dans leurs propres rêves. Le contenu de ces projections traite d’un état de transformation et il tente d’évoquer quelque chose en vous, il tente de vous donner une expérience physique pendant que vous le regardez. »

Toutefois, ce qui « sonne » bien et paraît bien pour Freida Abtan ne peut correspondre qu’à ses principes esthétiques très personnels, à une logique interne qui lui est propre. Son travail explore cette façon très intime de penser et de ressentir. « J’utilise des sons qui ne sont pas nécessairement reconnaissables et qui ne vont pas nécessairement ensemble, sauf d’un point de vue purement esthétique », précise-t-elle. « Ce sont essentiellement des sons dépareillés qui me permettent de communiquer la beauté que je perçois en eux et le sens que je donne à ce que je vois et entends. »

 

 

Robyn Fadden apprécie totalement l’expérience physique du son, bien qu’elle se contente parfois de simplement écouter de la musique et parfois même de danser sur celle-ci. Heureusement, elle habite Montréal, ville où elle écrit, également. Dans le diagramme de Venn de ses intérêts, on retrouve des ensembles consacrés à l’art, à la culture, à la musique et à la science et aux nombreuses intersections entre ceux-ci.

 

Extraits musique et vidéo utilisés avec permission de l'artiste. Photos par Caroline Hayeur, Agence Stock photo.

 

Freida Abtan présente son nouvelle oeuvre à la serie A/Visions de MUTEK 2010. Pour une pré-écoute de cette série :

>> MUTEK 2010 A/VISIONS MUTEKPREVIEW005 <<

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