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Hors du brouillard

Tim Hecker revient à MUTEK présentersa musique à la fois dissonante et mélodieuse, physique et émotionnelle.

Eric Hill - 19 mai 2010
Hors du brouillard

Ce vétéran de la scène expérimentale montréalaise a participé de nombreuses fois au festival tandis que sa réputation internationale ne cessait de grandir.

L’homme a commencé sa carrière sous le pseudonyme de Jetone, ses es productions étaient alors typiquement dans le style du techno, mais il en a rapidement ôté l’aspect rythmique spécifique à ce style pour se consacrer à des compositions « atmospheric drone » tout en intensité, qu’il a cette fois publiées sous son vrai nom.

Ses œuvres à la fois sévères et apaisantes se situent à la frontière entre l’art de la dissonance et la musique classique d’avant-garde. Ses albums Haunt Me, Haunt Me Do It Again (2001), Radio Amor (2003), Mirages (2004), ainsi que le très acclamé Harmony In Ultraviolet (2006) lui ont valu une large reconnaissance du public .

Il est de retour au festival cette année, afin de nous présenter les dernières innovations apportées aux morceaux de son dernier album, An Imaginary Country, sorti en 2009.

Le 5 juin prochain, Tim Hecker performera lors du spectacle de clôture de la série A/Visions, série qu’il a d’ailleurs contribuée àcréer . Dans le cadre de cette vitrine mettant également en vedette CM VON HAUSSWOLFF et VLADISLAV DELAY, il jouera en duo avec BEN FROST, un artiste avec qui il partage une approche très viscérale de la musique s’articulant autour de la guitare, ce qui leur a valu de capter un public à la fois chez les amateurs de rock expérimental et de « noise music ».



 

Dès la fin des années 90, Tim a commencé à se construire une belle réputation sur la scène techno minimale grâce à ses créations parues sous le pseudonyme de Jetone, dont notamment son Live in Montreal, lancé sur le « netlabel » Aii de Tony Boggs (Joshua Treble) et Chris Jeely (Accelera Deck).

Al’époque où le label allemand Mille Plateaux était en passe de devenir le porte-étendard de cette branche de la musique électronique, ses dirigeants ont compris que Montréal en était l’un des épicentres et y ont alors ouvert un bureau. Pour ce label, Jetone était une ancre en terre américaine. C’est sur le sous-label Force Inc. qu’est paru son album Ultramarin, et il était un des artistes majeurs de la compilation Montreal Smoked Meat, sortie en 2002.

Sans aller jusqu’à affirmer que Jetone n’existait plus, Tim Hecker a néanmoins pris une décision : s’éloigner des diktats des structures rythmiques de la techno afin de redéfinir sa musique, une démarche à la fois personnelle et artistique.

« Cette décision était en partie motivée par le fait que la musique électronique, articulée autour des rythmiques 4/4, surtout à ses débuts, imposait des contraintes très rigides en ce qui concerne la quantification du tempo. Celles-ci devenaient comme une prison métronomique de prévisibilité et d’ennui. Pour moi, ça a été très libérateur d’abandonner les percussions : lever l’ancre et quitter les abords d’une caisse claire a considérablement élargi mes horizons. »

Parallèlement à la techno minimale, qui continuait d’évoluer et d’acquérir de nouveaux auditoires, la branche qu’avait choisie d’explorer Tim Hecker évoluait elle aussi, à la frontière entre la chaîne audio et la musique de club. Les labels montréalais tels que Constellation et Alien8 ont d’ailleurs accompli un travail admirable pour soutenir cette scène qui était en gestation depuis longtemps, selon ce que Tim confiait en entrevue à Splendid en 2005.

« Les racines de cette scène musicale à Montréal sont très profondes. De ce que j’en sais, des artistes comme David Kristian et Martin Tétrault créent ici de la musique électronique expérimentale depuis au moins les années 80. »

Avec son album Haunt me, Haunt Me, Do it Again, paru sur le label Substractif, une division de Alien8, Tima apporté sa pierre à cet édifice. Il s’agit d’un album qui pousse encore plus loin le minimalisme de Brian Eno ou d’Aphex Twin, tout en explorant avec une ferveur microscopique les sonorités qui le constituaient. Dès lors, Hecker est devenu, de l’avis de tous, un expert dans l’expression d’une beauté mélodique éloignée de la structure rythmique 4/4 de la techno, mais empreinte d’un aspect chaotique mystérieux qui s’oppose à la pureté clinique typique de la musique électronique.

 


ÉCOUTEZ: Night Flight to your Heart Prt. 1 de l'album Haunt Me, Haunt Me Do it Again (Substractif, 2001)

 

Ce qui rend l’œuvre de Tim Hecker si particulière, c’est la dualité entre la précision mathématique d’une musique créée surordinateur et l’infiltration du monde réel dans celle-ci. Là où ses acolytes de la première heure, comme Frank Bretschneider ou Alva Noto, créaient un univers léché et détaché des éléments, l’œuvre de Tim Hecker est à la fois lumineuse, froide et aérienne. Elle ose même parfois s’aventurer hors du champ habituel de la musique électronique expérimentale, comme en fait foi le maxi My Love is Rotten to the Core.

Sur ce disque, Tim Hecker a échantillonné et complètement défiguré des groupes « hair métal » des années 80. Comme il l’expliquait plus tard dans une entrevue accordée à Cyclic Defrost, sa démarche n’était pas du tout hautaine, mais tout simplement l’expression d’une jeunesse égarée : « J’ai vécu une jeunesse banlieusarde nord-américaine ultra typique. Je fais partie de la génération MTV, et j’écoutais les cassettes huit pistes de mon père, Meat Loaf, Fleetwood Mac et des trucs du genre. Je n’ai pas été élevé avec John Cage, Xenakis ou Stockhausen. »

Dans cette même entrevue, il explique d’ailleurs comment il est arrivé presqu’accidentellement à sa vocation artistique actuelle.

« En fin de compte, je suis le produit de nombreux groupes ratés. J’ai fait l’achat d’un échantillonneur afin de remplacer mon batteur qui ne se présentait pas à nos répétitions. Je jouais donc un rythme à la batterie, je l’échantillonnais et le répétais en boucle afin de pouvoir continuer à faire de la musique, même en solo. Il n’a pas fallu longtemps avant que cela ne m’amène à m’intéresser aux structures plus “transformatives” de la musique et à délaisserdu même coup , les structures rock traditionnelles. Aujourd’hui, je suis plongé dans un épais brouillard abstrait! »

Au cœur de ce « brouillard abstrait » se trouve une autre dualité : la spontanéité de l’attitude punk — créer un son et l’envoyer à la face du monde entier —, et une approche plus léchée consistant à peaufiner et redéfinir ce même son un grand nombre de fois afin de lui donner une charge émotionnelle maximale.

Sur son album Radio Amor, il mariait l’histoire bien réelle d’un pêcheur de crevettes hondurien pauvre à une trame sonore déconstructiviste interprétée à la guitare électrique. La narration s’effectuait de façon très simple et émotionnelle grâce à des accords mineurs, tandis que l’approche très fragmentaire de Tim Hecker l’amenait à un niveau de complexité très élevé.

Toutefois, un des grands dangers inhérents à ce processus artistique est de parvenir à trouver son équilibre sans se perdre dans un de ses méandres académiques. Lorsqu’on l’interroge sur comment il se perçoit dans ce système, il répond : « je ne perçois pas mon travail comme s’inscrivant dans une dualité “musique populaire versus musique d’avant-garde”. Elle nage dans les deux mondes à la fois, et souvent de façon très surprenante. »

Lors d’une entrevue réalisée avec Christian Fennesz, qui a collaboré avec Tim Hecker lors de la dernière édition de MUTEK, l’artiste autrichien avait exprimé une opinion similaire au sujet de cette dichotomie.

« C’est très important pour moi de ne pas me cantonner à un seul microgenre musical qui n’a que quelques adeptes masculins âgés de 22 ans », lançait Chritian Fennesz.

Bien que le travail de ces deux artistes se ressemblent , une apparence dont ont abusé les médias depuis dix ans, l’impulsion artistique qui le sous-tend est diamétralement opposée. Fennesz prend grand soin de préserver un certain aspect populaire à ses ambitieuses atmosphères, tandis que Tim Hecker prend appui sur un centre pop pour mieux s’en éloigner, tout en incorporant au passage des éléments des Beaux-Arts.

 

 

ÉCOUTEZ: Where Shadows Make Shadows de l'album An Imaginary Country (Kranky, 2009)

 

 

De son album Mirages (2004) jusqu’à son plus récent, An Imaginary Country (2009), Tim Hecker n’a pas cessé d’élargir les ensembles de référents auxquels il fait appel dans ses amalgames intellectuels et conceptuels.

Que ce soit à travers des textes de Georges Bataille, des toiles de Matisse ou la musique de Claude Debussy, il cherche à construire un pont esthétique qui lui permet de conjuguer ses passions, qui sont toutes aussi personnelles qu’universelles, tout en tâchant d’éviter les prises de position intellectuelle ou politique vides de sens.

D’ailleurs, le communiqué de presse accompagnant la parution de l’album Mirages comportait un hilarant appel à la mobilisation contre les « pseudogauchistes trustafariens et les nihilistes d’Ikea, sans oublier les bobistes rive-droite » et poursuivait un peu plus loin en affirmant que l’album est « empreint d’érotisme et de torture, d’activisme et de douleur extatique et se réfère également au penchant Viking pour le combat et le festin ». Est-il besoin de mentionner que Tim a un excellent sens de l’humour?

Comment expliquer, si ce n’est pas grâce à son sens de l’humour, ce remix d’une pièce de Motley Crue? En guise d’introduction à sa prestation conjointe avec Fly Pan Am lors du FIMAV 2004, à Drummondville, il s’était présenté sur scène affublé d’un costume médiéval et d’une glacière à bières! Cette prestation faisait suite à celle de l’année précédente, en collaboration avec Oren Ambarchi, qui était le sublime Yin du Yang humoristique de l’autre.

Ambarchi est un compagnon de route de Tim Hecker dans l’exploration des nouvelles formes d’expression à la guitare électrique. Là où Tim Hecker a une approche vaporeuse, Ambarchi a plutôt tendance à utiliser la tonalité et à la pousser à sa conclusion logique. Par bonheur, leurs approches respectives s’accordent merveilleusement bien.

« C’est agréable de sortir de son cocon d’artiste solo afin de collaborer avec d’autres, de temps en temps, surtout lorsqu’on voit dans quelle direction cet autre artiste transporte une de nos œuvres. Ce qui est encore plus agréable, c’est lorsque se produit cette énigmatique synthèse d’où rejaillit un tout qui est beaucoup plus que la somme de ses parties. En contrepartie, il arrive aussi parfois que le résultat soit mauvais et ressemble à une collision entre l’œuvre de deux personnes. »

 

 

 

C’est avec Ben Frost que Tim Hecker collaborera pour l’édition 2010 du festival MUTEK. Ils auront tout de même bénéficié de deux semaines de « répétitions » dans le cadre d’une tournée européenne. « C’est une tournée annuelle à laquelle je me contrains avec plaisir et qui a essentiellement pour but de tester certaines compositions sur un bon système de sonorisation. »

L’interaction entre les tendances modérément agressives de Frost et le travail de Tim Hecker devrait être un délice à découvrir.

Par ailleurs, Tim Hecker a également son mot à dire sur l’état de l’industrie au sein de laquelle il évolue.

« Les puissances culturelles et technologiques que sous-tendent Internet permettent à des artistes dans des créneaux très pointus de se faire connaître, mais ironiquement elles les empêchent aussi de profiter de cette renommée,. Les petits labels indépendants font des pieds et des mains pour vendre cette musique, et les artistes qui reçoivent des chèques de redevances sont de plus en plus rares. “Partez en tournée!” nous chante-t-on, mais ce n’est pas une réponse acceptable. »

Sachant cela, il n’y a rien de surprenant à ce que Tim Hecker hésite grandement à spéculer sur sa carrière pour la décennie à venir.

« C’est très difficile de répondre à la question “pourquoi je me donnerais la peine de continuer”, même après huit albums. Et il n’y a pas que l’aspect commercial de la chose. Je me questionne sincèrement pour savoir si le monde a besoin d’encore plus de ma musique. Je ne connais absolument pas la réponse, mais je tente de demeurer positif. J’aime travailler avec le son et chaque fois que je termine une composition, il semble toujours y avoir encore plus de nouvelles possibilités à explorer. »

 

 

 


Eric Hill dirige une boutique de disques, vénérable institution, à Fredericton, Backstreet Records. Il contribue depuis plusieurs années au magazine Exclaim! et réalise un podcast bimensuel de musique expérimentale intitulé Surgery Radio. Il est également commissaire de la Surgery Series for Gallery Connexion de Fredericton.


Photos et audio utilisé avec permission de l'artiste

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