MUTEK.Mag
Magazine

La conquête de l'espace... public

Robyn Fadden - 2 juin 2010
La conquête de l'espace... public

Melissa Mongiat n’est pas une conteuse comme les autres. Elle ne demande pas à son auditoire de rester bien assis et d’écouter attentivement, elle ne lui demande pas d’imaginer d’autres temps ou d’autres lieux. Son vocabulaire est constitué d’instruments, de notes et de rythmes qu’elle cueille parmi les espaces urbains pour ensuite laisser cet auditoire conter sa propre histoire.

C’est à compter du jeudi 3 juin 21 h que Bloc Jam, un nouveau projet collaboratif conçu spécifiquement pour le festival MUTEK 2010, prendra vie sur le pavillon Président-Kennedy de l’UQAM. Ce projet multisensoriel illuminera la façade de l’édifice de projections correspondant à des rythmes que les passants pourront programmer via leur téléphone mobile à la manière d’un séquenceur.

À l’instar de tous ses projets, cette œuvre d’art public à grand déploiement n’est jamais exactement la même d’une fois à l’autre. D’heure en heure, de jour en jour, la musique change au gré des participants. Aucune participation ne domine les autres; toutes se superposent de façon évolutive.


 

 

Rouler dans la sphère publique

On peut définir un espace public comme tout endroit ouvert et accessible à tous; une commune libre d’accès et de discrimination. Travailler dans des lieux extérieurs comporte son lot de défis et de complications, mais c’est justement cette nature ouverte et imprévisible qui plaît à Melissa Mongiat et qui colle à sa méthode de travail.

« Mon cerveau fonctionne dans le langage du design », explique-t-elle. « J’ai récemment travaillé sur des projets qui avaient quelque chose de spécifique à communiquer, qui comportaient des paramètres stricts. Or, il y a de nombreux paramètres dans un espace public, c’est très difficile de simplement exprimer ce que vous ressentez. J’ai envie de continuer à explorer les contraintes qu’imposent les espaces publics, les réactions des gens, comment je peux influencer ces réactions et même comment on gère de tels espaces et de tels projets. Ce qui est amusant quand on travaille avec des outils interactifs, c’est que les gens les utilisent souvent d’une façon que vous n’aviez même pas imaginée », s’enthousiasme-t-elle.

Designer de formation, elle a su intégrer une ouverture, une approche artistique à sa méthode de travail.

« C’est fascinant de voir comment les participants à une œuvre se l’approprient, y contribuent et ont le sentiment d’y avoir apporté quelque chose de significatif. C’est comme ça que s’installe l’impression que cette œuvre leur appartient autant qu’elle appartient au créateur et qu’elle devient plus grande que la somme de ses parties. »

Le processus créatif de Melissa Mongiat s’articule autour d’une narration ouverte qui évolue au fur et à mesure que des participants s’ajoutent. « C’est un peu comme semer des graines, mais ça dépend aussi de la façon dont vous l’encadrez », explique-t-elle. « Ce genre de projet fonctionne mieux si vous ne donnez pas aux participants des choix qui sont trop ouverts. Avec le grand public, il faut encadrer l’œuvre de manière à ce qu’il soit simple de créer une signification. Dans le cas de Bloc Jam, le séquenceur propose des visuels très réguliers : peu importe ce que vous faites, ils sont cohérents avec le son et nous l’avons programmé pour qu’il soit le plus satisfaisant possible en fonction de vos actions. »

 

Bloc Jam fait vivre la musique aux participants de manière tellement active et captivante que même les réfractaires se laissent entraîner. . « C’est là que réside toute la magie de l’œuvre : les participants réalisent qu’ils peuvent créer quelque chose », poursuit Melissa Mongiat. « Même les gens qui n’aiment pas participer peuvent participer sans en avoir l’air et créer quelque chose d’incroyable. »

Dans un tel scénario, l’espace public appartient donc réellement à tout le monde et l’artiste tente de rendre ce fait encore plus concret et tangible. Lorsque nous créons quelque chose dans le cadre d’un tel espace, nous en retirons l’impression d’avoir contribué à changer notre environnement immédiat. « Nous ne nous contentons plus alors de simplement vivre dans un espace créé pour nous », ajoute-t-elle. « Nous en reprenons le contrôle, au moins en partie. Certaines de mes œuvres allaient encore plus loin dans ce sens et permettaient aux gens de créer des liens entre eux. »

 

 

Espace participatif

Melissa Mongiat a étudié le design graphique à l’UQAM et a par la suite travaillé sur des expositions au sein d’une firme d’architectes. Elle confie : « Je travaillais constamment avec des espaces et j’avais envie d’explorer cette notion de façon plus formelle », raconte-t-elle. Ce désir, combiné à son amour des éléments fondateurs du design, l’a poussée à s’inscrire au programme de maîtrise en environnements narratifs du Central Saint-Martins College of Art and Design de Londres. Les projets collaboratifs auxquels elle a participé au cours de ce programme lui ont permis d’informer de façon tangible les histoires que content naturellement une ville et ses habitants.

« Lorsqu’on se penche sur les scénarios et la narration dans un espace, on revient presque toujours au comportement des gens dans un espace donné, plutôt qu’à l’apparence de cet espace ou à ce qu’il raconte », explique-t-elle. « Tout tourne autour de la compréhension des comportements humains : il est impossible de comprendre un espace si on en retire les gens.»

C’est pour cette raison que les œuvres de Mongiat intègrent toutes une importante composante participative.

 

[Regarder la vidéo du GAMELAN Playtime Project]

 

 

Le projet Gamelan Playtime, qu’elle a créé en 2005 en compagnie d’Arlete Castelo, était son premier projet public utilisant des technologies interactives. Celui-ci avait été installé dans le quartier South Bank Centre de Londres, alors un vaste chantier de construction. Comme son nom l’indique, le projet utilisait des enregistrements d’un gamelan indonésien qui avait joué au Royal Festival Hall dans les années 50 ainsi que d’autres plus récents, captés dans des ateliers de gamelan londoniens. Chaque des instruments du gamelan étaient relié à des morceaux de caoutchouc fixés aux murs selon des dessins javanais traditionnels. Tout comme la musique d’un gamelan, qui est créée de façon très libre et organique, mais à l’aide d’instruments prédéterminés et accordés spécifiquement pour jouer ensemble, Gamelan Playtime encourageait les passants à regarder, à écouter et à jouer en compagnie d’étrangers au sein d’un orchestre impromptu.

« Ça fonctionnait bien comme installation publique. Les gens déclenchaient les différents sons de façon très naturelle et le résultat de ces superpositions était très intéressant », raconte l’artiste. « C’était la première fois que nous pouvions observer comment les gens créent des liens entre eux dans le cadre d’un projet du genre. Nous avons commencé à comprendre l’attrait qu’il peut avoir, et aussi la façon dont les gens l’abordent, cherchent à comprendre comment il fonctionne et l’intègrent immédiatement. »

 

 

 

En 2006, son projet Hidden Love Song, une autre œuvre collaborative basée au Royal Festival Hall du South Bank Centre, permettait aux gens circulant dans l’espace occupé par l’installation de créer des collages sonores à partir de petits extraits musicaux, inspirés des compositions de Mark-Anthony Turnage, grâce à un mur de 18 mètres de long et couvert de capteurs que les gens pouvaient toucher afin de révéler des mots et des images.

Autre projet créé en 2006, et autre collaboration avec Arlete Castelo, Play.orchestra fut également présenté au South Bank Centre, mais cette fois-ci, Melissa Mongiat collabore avec l’Orchestre philharmonique. Son installation est composée de 60 sièges équipés de haut-parleurs et identifiés par un nom d’instrument. Les participants déclenchaient la musique associée à chaque siège en s’y assoyant.

« Dans le cas de cette œuvre, l’expérience était très physique », raconte l’artiste. « Les gens pouvaient ressentir les vibrations et le son leur parvenait directement des haut-parleurs à même les sièges. L’installation est devenue un lieu de rencontres et de repos, elle s’est littéralement intégrée à la vie du quartier. Ça n’aurait pas pu être le cas dans une galerie d’art, qui attire un public très différent. Avec ce genre d’œuvres, il faut penser à l’accessibilité. »

 

 

Ce projet a également été l’incubateur d’un intérêt grandissant pour l’utilisation du téléphone portable en tant qu’instrument de l’expérience musicale, les participants pouvant également envoyer et recevoir des sons grâce à la technologie Bluetooth.

Le projet La conspiration du bien présenté l’an dernier par le groupe Amuse, que dirige Melissa Mongiat, diffusait de bonnes nouvelles sur certaines des artères principales de Montréal. Les participants pouvaient laisser des messages par courriel, téléphone ou SMS et ceux-ci étaient ensuite diffusés de manière écrite sur le pavé, projetés sur des édifices ou même déclamés par des haut-parleurs mobiles.

Sa fascination pour les téléphones mobiles, la création collective et la combinaison des éléments visuels et auditifs est au cœur de Bloc Jam, une œuvre créée spécifiquement pour le festival MUTEK 2010.

 

Découverte collective

Essentiellement, Bloc Jam est un séquenceur géant qui synchronise des rythmes contrôlés par des téléphones portables et des « patterns » de lumière de différentes couleurs projetés sur la façade du pavillon Président-Kennedy de l’UQAM, au centre-ville de Montréal.

C’est également un aveu implicite de la pénétration renversante des téléphones portables dans nos vies quotidiennes, tant dans la sphère privée que publique. Mais avant tout, ce que ce projet cherche à faire, c’est sortir le téléphone portable de l’arène des télécommunications pour en faire un puissant outil de création. Un numéro de téléphone est mis à la disposition de tous afin que puisse entendre la musique ainsi créée et participer à la création en utilisant tout simplement le clavier numérique de son appareil.

« Les possibilités offertes par les nouveaux médias, y compris leur très grande accessibilité, nous fascinent totalement. » Soudainement, son côté plus technique prend le dessus, et elle poursuit : « Il y a un son par piste et par mesure, et pour quatre mesures, six pistes. Les participants peuvent se joindre en tout temps, pendant n’importe quelle mesure, mais ce qui est amusant, c’est que lorsque quatre personnes se joignent à une même mesure, il y a en fait une personne qui a effectivement envoyé ses rythmes, et les trois autres qui se joignent à elle. Le système contrôle les sons, mais les rythmes, eux, changent sans arrêt. Les projections permettent aux gens de comprendre précisément ce qu’ils font et les aident à en retirer un sens. »

À l’instar de ses projets précédents, Bloc Jam n’aurait pas pu voir le jour sans l’apport des compositeurs, programmeurs et techniciens qui font partie de son équipe. La collaboratrice principale de Mongiat pour le projet Bloc Jam est l’artiste montréalaise Mouna Andraos, connue pour son projet Power Cart.

Ce Power Cart était en tout point semblable au chariot d’un vendeur ambulant, sauf qu’il était équipé de panneaux solaires et d’unités électriques à manivelle et qu’elle offrait aux passants de recharger leurs téléphones et ordinateurs portables, ou tout autre petit appareil électronique. Les passants faisaient naturellement confiance à Andraos en lui confiant leurs appareils tandis qu’ils continuaient leurs courses, le temps que se rechargent les piles. Il s’agissait d’une démonstration éloquente, bien que minime, de confiance en lieu public.

« Je ne fais pas de programmation; je fais habituellement appel à des collaborateurs », explique Melissa Mongiat. « C’est pour cette raison que j’aime tellement travailler avec Mouna : elle approche la technologie et les nouveaux médias avec une attitude très “système D” et très ouverte, en gardant toujours l’accessibilité à l’esprit, alors que de mon côté, je me concentre sur le scénario. Ce qui m’intéresse, c’est la participation, les expériences collectives. Je veux comprendre comment les gens se rassemblent et comment la technologie permet d’ajouter une autre dimension à cette expérience… Ce qui m’intéresse, c’est comment nous pouvons interpeller des gens qui déambulaient par là et ne pensaient absolument pas à ce que nous leur proposons pour finalement arriver à les impliquer dans un processus de création musicale collaboratif au cours duquel ils découvriront et partageront quelque chose d’unique. »

 

 

Créer une conversation

Bloc Jam ne se déroule pas sur une scène et le résultat final dépend tout autant des créateurs initiaux que des participants du public. La musique créée au cours de ce processus sera accessible de n’importe où, même si l’immersion totale ne pourra être vécue que sur place.

« Utiliser son téléphone portable afin d’influencer ce qui est projeté sur un imposant édifice du centre-ville procure une sensation unique », explique Melissa Mongiat. « Il y a des références au séquenceur et à la trame narrative, mais simultanément, votre clavier numérique sert à créer une musicalité visuelle où les différents rythmes se synchronisent avec les formes lumineuses que vous voyez. La synchronicité est palpable et tout s’articule autour des rythmes. »

Au cœur de la création de Bloc Jam se trouve donc un travail de couplage entre l’élaboration d’outils pour créer la musique et l’étude de la mouvance des participants, de l’environnement et du message. « Il s’agit de donner un sens à l’œuvre en collaboration avec le public. Mais comment initier cette conversation? », se questionne Melissa Mongiat. « Nous disons quelque chose et le public propose des réponses pertinentes; c’est à ce point là du processus que la narration, le scénario et le sens entrent en jeu. »

En dernière analyse, les projets de Melissa Mongiat cherchent à comprendre comment la musique évolue dans la participation, indépendamment des paramètres de départ et du niveau de contrôle qu’ont les participants. « Plus il y a de gens qui participent, plus la musique évolue », poursuit-elle. « C’est un peu comme la radio : vous ne savez jamais à quoi vous attendre lorsque vous allumez votre poste. L’œuvre a une vie bien à elle. »

Bloc Jam, au pavillon Président-Kennedy de l’UQAM, du 3 au 6 juin inclus, dès 21 h.


Robyn Fadden apprécie totalement l’expérience physique du son, bien qu’elle se contente parfois de simplement écouter de la musique et parfois même de danser sur celle-ci. Heureusement, elle habite Montréal, ville où elle écrit, également. Dans le diagramme de Venn de ses intérêts, on retrouve des ensembles consacrés à l’art, à la culture, à la musique et à la science et aux nombreuses intersections entre ceux-ci.

  • 2010
×

Inscription à la liste d'envoi