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L'alliance d'un art et d'un autre

Stephen Beaupré explore de nouvelles sphères sonores et visuelles

Taïca Replansky - 23 juin 2010
L'alliance d'un art et d'un autre

« J’aime placer les choses légèrement à côté de leur axe tout en demeurant dans un cadre précis, juste pour leur donner un petit côté biscornu, pour qu’elles ne soient pas trop polies, je veux qu’elles aient des cicatrices et des cheveux gris, qu’elles acquièrent une personnalité. Ce n’est qu’à ce moment que je leur insuffle une vie, que je leur donne une direction… »

Il est indéniable qu’il y a quelque chose de foncièrement vivant et organique dans la musique de Stephen Beaupré. Des rythmes syncopés plaqués de nombreuses couches d’instabilité,une lueur d’espoir dans un océan de noirceur,un esprit vagabond : sa musique éveille ces visions, sans perdre pour autant de sa fibre dansanteCe sont ces évocations qui ont été mises de l’avant dans Gemmiform, une oeuvre audiovisuelle qu’il a présentée en première mondiale en compagnie du Banjo Consortium lors du festival MUTEK 2010.

Alors, qu’est-ce qui fait courir Stephen Beaupré?


 

 

Pendant sa jeunesse à Ottawa, Stephen Beaupré découvre les classiques comme Dylan et les Beatles que sa mère avait à la maison. Écouter de la musique n’était toutefois pas une activité particulièrement importante, elle n’était même pas quotidienne et ne relevait certainement pas du domaine de la passion.

Sa première introduction au monde de la musique électronique se fait lors d’un voyage scolaire en Italie. Il y fait la connaissance d’un DJ qui lui donne plusieurs « mixtapes », Stephen devient immédiatement« accro ». De retour à Ottawa, il découvre les raves qui, au début des années 90, avaient principalement lieu dans ce qui était alors le quartier est d’Ottawa. Son amour de la musique électronique fût intense, passionné et, pendant un certain temps, totalement exclusif. Il avait en effet cette impression d’avoir encore tant de choses à découvrir dans le domaine de l’électronique qu’il ne ressentait aucun besoin d’explorer d’autres genres musicaux. C’est aussi à cette époque que Stephen vécut l’épiphanie classique : la découverte de l’effet qu’un bon DJ peut avoir sur une foule, la possibilité pour un individu de transporter des centaines de personnes et leur faire vivre un moment unique de communion. Comme bien des gens avant lui, il s’est dit : « je peux faire ça moi aussi, peut-être mieux que lui, même! »

Commence alors une intense période d’exploration, d’achats et de découvertes d’innombrables disques qu’il fait à son tour découvrir à ses contemporains à travers ses DJ sets lors d’événements qu’il organise lui-même. À l’époque, la côte ouest avait une très forte influence sur les sonorités entendues à Ottawa, ce qui signifie qu’il y avait une prédominance des breaks, de house et de deep house, toutes des sonorités qui ont enflammé son imagination.

C’est à Montréal que ses horizons musicaux ont commencé à s’élargir : « il y a tellement de mélomanes dans cette ville que vous vous sentez presque idiot de ne pas écouter autre chose que ce que vous écoutez », explique-t-il. « Je me suis également rendu compte que je n’arrivais plus à écouter de techno à la maison. »

 

Si j’étais aveugle, je ne pourrais pas faire de musique

Stephen Beaupré approche la création musicale de manière très structurelle et visuelle, et cela s’explique principalement par la formation en arts visuels qu’il a suivie à l’Université Concordia. Pourtant, alors qu’il dessinait et peignait, ce qu’il désirait réellement faire, c’était créer de la musique. Il se débarrassait donc rapidement de ses travaux scolaires afin de pouvoir composer des pièces. Lassé de l’art tel qu’on le vit dans un cadre académique — la sémantique, les critiques interminables —il a rapidement réalisé qu’il pouvait satisfaire son besoin d’art visuel sans avoir à être directement impliqué dans le milieu.

On a souvent l’impression que la musique de Stephen Beaupré commence là où se termine sa formation en arts visuels. Il est mû par une fascination pour la sculpture et l’architecture qui devient encore plus évidente lorsqu’il parle de création musicale. Pour lui, créer des séquences musicales équivaut à créer des images, des motifs et des strates qui lui plaisent. « Pour moi, la musique est statique », précise-t-il. « Bien entendu, une pièce se rend du point A au point B, mais j’en connais la forme. Le vrai test vient lorsque je l’écoute afin de déterminer si les structures et les images sonnent bien. »

Son approche de la création musicale n’a toutefois pas toujours été aussi réfléchie. Sa première création lui est venue sur un coup de tête. Il se remémore : « nous écoutions religieusement une émission de radio mise en ondes par DJ Slimfast et Super DJ Astrofemme à Ottawa. Mes amis et moi étions amoureux d’Astrofemme, alors nous avons enregistré sa voix lors d’une de ses émissions et avons composé une pièce techno à partir de ces enregistrements. C’était incroyablement “cheesy”. » Stephen et ses amis ont poussé l’audace jusqu’à offrir la pièce en cadeau à Astrofemme.

 

 

 

 

L’ère Crackhaus

Si l’on fait abstraction de ses productions solo, Crackhaus est sans doute le projet le plus connu de Stephen Beaupré. C’est en la personne de Deadbeat (Scott Monteith), un autre expatrié ontarien qui s’est établi à Montréal dans les années 90, que Stephen Beaupré a trouvé son alter ego musical. Ensemble, ils ont formé Crackhaus.

Stephen et Scott se sont rencontrés peu de temps après leur arrivée à Montréal, lors d’une performance de Sven Väth. « Je cherchais un endroit où m’installer et Scott m’a proposé d’habiter avec lui. On s’est donc retrouvés avec deux platines et deux systèmes de son, alors vous pouvez imaginer qu’on passait des heures interminables à écouter de la musique. » Scott était un amateur invétéré de drum n’ bass, de dub et de reggae. Stephen, lui, explorait toujours les confins de la techno et de la house et c’est dans la techno minimale qu’ils ont trouvé leur terrain d’entente. Ce n’est qu’une fois qu’ils ont cessé de cohabiter que Crackhaus a vu le jour.

Le premier morceau de Crackhaus, le bien-nommé 40 oz Funk, est paru sur la célèbre compilation Montreal Smoked Meat (2002) du label Force Inc. Sa création s’est faite tout naturellement : « Nous étions fins saouls et avons composé cette pièce en 2 heures », se souvient Stephen. « Ça s’est si bien passé qu’on s’est dit qu’il fallait remettre ça. » Et ils ont remis ça et remis ça jusqu’à ce qu’ils aient assez de matériel pour en faire un album. Pour de nombreux amateurs, l’album It’s Crackhaus Thing (2003) est un exemple parfait de l’utilisation ludique et amusante du microéchantillonnage. Cependant après la parution de l’album, leurs collaborations ont commencé à se faire moins fréquentes, chacun étant occupé par ses propres projets..

 

[ÉCOUTER: CRACKHAUS @ MUTEK 2004 (MUTEKLIVE039)]

 

 

Tuer ses petits chéris

En fait, il faut comprendre que le rythme de création de Crackhaus était très inhabituel pour Stephen : lui et Scott s’inspiraient mutuellement et produisaient pièce après pièce. Il affirme toutefois que lorsqu’il travaille en solo, il est très lent. Il fait notamment référence au livre Écriture : mémoires d’un métier, de Stephen King pour nous faire comprendre sa façon de travailler. Selon l’auteur, « lorsqu’une oeuvre est complétée, vous devriez la mettre au fond d’un tiroir pendant quelques mois et ne plus y penser. Laissez-la moisir, vieillir et décanter. Puis, lorsque vous y revenez, tout est très clair : le temps est venu de tuer vos petits chéris. »

Le livre de King traite également de la découverte d’artéfacts, d’approcher l’écriture comme s’il s’agissait d’archéologie. L’approche de la création musicale de Beaupré suit un processus très similaire. La sculpture finale est déjà dans la pierre, le travail de l’artiste consiste simplement à en retirer le superflu. Pour Stephen Beaupré, donc, le travail impose son propre rythme : il peut parfois passer de longues heures à soigneusement dépoussiérer un minuscule détail tandis que d’immenses pans d’une création peuvent se mettre en place en quelques secondes. « Il arrive qu’on s’acharne sur un détail et qu’on le regrette par la suite », précise-t-il. « Heureusement, le processus devient de plus en plus facile avec le temps. Après des dizaines de milliers d’heures de pratique, on apprend à savoir sur quoi il vaut mieux s’acharner. »

On devine bien où ces dizaines de milliers d’heures ont été acquises lorsqu’on s’attarde à l’étendue de sa production, et notamment à son premier album solo, Foe Destroyer, paru en 2006, suivi de nombreux 12". On sent de nombreuses influences dans Foe Destroyer, mais on apprécie surtout les créations d’un artiste qui a de toute évidence trouvé une sonorité qui lui est propre. Ses fidèles éléments biscornus sont omniprésents et les lignes de basse ont désormais encore plus d’espace pour s’exprimer et faire leur travail.

Depuis, les échantillonnages de voix ont joué un rôle de plus en plus important dans ses créations, jusqu’à faire place à de véritables voix dans ses dernières productions, Stephen contribuant même à l’occasion avec la sienne. Des pièces comme Lotus Eaters, tirées de son maxi intitulé Achaemenid (2009), donnent clairement un aperçu de son intérêt accru pour les instruments acoustiques.

 

[ÉCOUTER: STEPHEN BEAUPRÉ @ MUTEK 2006 (MUTEKLIVE021)]

 

 

De l'échantillonnage aux instruments

Stephen est un artiste qui travaille essentiellement à partir d’échantillonnages. Il admet sans ambages qu’il n’est pas quelqu’un de très technique, travaillant uniquement à l’aide de son ordinateur pour ses créations musicales et n’ayant recours à aucun autre instrument. Lorsqu’il crée, s’il tombe sur un son qu’il aime, il s’amuse à le modifier, mais il demeure généralement à l’intérieur des limites de ce son. À l’instar des manuscrits anciens ou des nombreuses strates d’un palimpseste, Stephen voit les échantillonnages comme une façon de faire ressortir les sons des artéfacts qui n’étaient pas perçus auparavant.

Même si les échantillonnages ont été la pierre angulaire de ses créations, il a, comme bien des artistes, atteint les limites de cette approche. Pour lui, cette limite provenait particulièrement du fait de ne pouvoir créer une mélodie de cette façon. « Lorsqu’on tente de créer une mélodie à partir d’une seule note de guitare ou de piano, le résultat est plat et sans vie », explique-t-il.

Sa nouvelle création, Gemmiform, est sans doute une évolution naturelle et une réaction à ces limites. Musicalement, elle se trouve à des années-lumières de ses productions passées, délaissant l’orientation pistes de danse pour se concentrer plutôt sur l’aspect audiovisuel.

Bien que quelques pièces sur son album Foe Destroyer laissaient déjà entrevoir cette nouvelle tangente, Stephen Beaupré ressentait ce besoin pressant d’aller plus loin dans la démarche et d’explorer et exprimer de nouvelles idées dans ses productions. Il explique : « dans les productions destinées aux pistes de danse, vous pouvez vous permettre d’être un peu moins précis, le “kick drum” étant un excellent outil pour faire disparaître certains petits défauts. Mais lorsque vous composez une pièce destinée à être écoutée, pas simplement entendue, tout doit être parfaitement clair. »

 

Gemmiform @ MUTEK 2010 from MUTEK on Vimeo.


Sur Gemmiform, Stephen a collaboré avec le multiinstrumentiste Jacques Philippe (guitare, flûte, accordéon et mandoline) dont le nom de scène est Banjo Consortium. Lorsque Stephen parle de son travail avec Jacques, on sent une profonde admiration pour son collègue. Stephen lui présentait ses idées et ébauches mélodiques, puis ils improvisaient ensemble sur ces thèmes et Stephen enregistrait les performances de son collègue. Jouer avec un musicien qui créait quasi spontanément une mélodie qui lui aurait pris deux jours de travail à créer à l’aide de son ordinateur, le fascinait totalement. C’est ainsi qu’il a réalisé toute la richesse mélodique que pouvait lui apporter le travail en dehors du monde de l’échantillonnage.

Si le travail avec Banjo Consortium s’est effectué de façon très naturelle, d’autres aspects du projet étaient pour lui de tous nouveaux défis. C’était notamment la première fois que Stephen composait une oeuvre destinée à devenir une seule et longue pièce. Il a malgré tout abordé le projet avec la même approche que s’il créait plusieurs pièces séparées, travaillant sur différentes sections à différents moments, sans réel souci de leur ordre chronologique. Lorsqu’est venu le temps de joindre ces sections, de trouver les transitions entre chacune d’elles et la trame narrative qui leur soit commune, Stephen s’est rendu compte que la tâche était colossale.

 

 

[ÉCOUTER: GEMMIFORM FEAT. THE BANJO CONSORTIUM @ MUTEK 2010 (MUTEKLIVE041)]

 

 

V comme dans A/V

Gemmiform est donc le premier projet audiovisuel de Stephen, ce qui en soi représente également de nouveaux défis. Pour ce projet, il a amalgamé l’aspect audio au travail de trois créateurs d’art visuel, notamment Patrick Bernatchez, dont les oeuvres éthérées ont inspiré l’esthétique de Gemmiform. Ces oeuvres ont ensuite été animées et filmées par Nancy Belzile, et c’est finalement David Fafard qui les a produites et présentées en spectacle. Pas surprenant que Stephen considère que cette oeuvre ait besoin de temps avant d’acquérir sa pleine maturité, avant que le mariage entre la musique et l’aspect visuel soit plus accompli, avant que s’estompe l’impression d’une série de saynètes et qu’émerge une trame narrative forte.

Le terme « organique » vient d’emblée à l’esprit lorsqu’on écoute Gemmiform, mais ce n’était pourtant pas la principale préoccupation de Stephen pendant la phase de création. Il a plutôt voulu créer des mythes, des créatures imaginaires et des éléments fantastiques afin de créer une légende inconnue et le résultat n’est rien de moins qu’envoûtant.

Le concept « organique » influence néanmoins d’autres aspects du projet, sans parler de ses autres compositions. « Ce concept décrit une forme, un petit quelque chose qui respire, mais qui ne fait rien de particulier. Vous pouvez lui faire accomplir à peu près n’importe quoi, mais vous devez d’abord le mettre au monde et le laisser grandir. C’est ainsi qu’a été conçu Gemmiform, c’est un bourgeon qui peut prendre n’importe quelle forme d’une fois à l’autre. »

 

Inspiration pour Gemmiform: un dessin par Patrick Bernatchez

 

Gemmiform va continuer d’évoluer : Stephen veut notamment en faire une oeuvre qui puisse voyager, et il prévoit déjà d’enregistrer un autre album avec Banjo Consortium. « Je ne peux tout simplement pas résister à une note de banjo. J’adore ces mélodies simples et mystérieuses, ces arrangements de cordes nostalgiques. »

Avec cet intérêt marqué pour les instruments, les trames narratives et l’architecture, il est presque surprenant de constater que Stephen n’utilise pas plus d’orchestrations et d’arrangements riches dans ses compositions, mais il l’explique par son manque de formation musicale. Quoi qu’il en soit, pas question pour lui de laisser tomber ses amis qui sont sur les pistes de danse : il a d’innombrables commandes à livrer pour des labels tels que Musique Risquée, Wagon Repair et Circus Company, en plus d’avoir un projet d’album solo en gestation depuis un certain temps et qui, selon lui, aura bientôt besoin de voir le jour.

Et que fait-il pour trouver un équilibre à travers toute cette inspiration? Là où bien des gens se servent de la musique pour échapper à leurs tracas quotidiens, Stephen, lui, se tourne vers des activités très concrètes — le jardinage et la construction — pour garder les deux pieds sur terre. Peut-être est-ce précisément cette quête d’un équilibre parfait qui nourrit l’esprit explorateur de sa musique…

 

>>ENTREVUE VIDÉO AVEC GEMMIFORM<<


Par Taïca Replansky. Toutes les photos et vidéos sont diffusées avec l'autorisation de l'artiste.

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