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Muxing it up

Robyn Fadden - 7 juillet 2010
Muxing it up

Christopher McNamara est passé maître dans l’art de la création simultanée, mais seulement parce que c’est la seule façon de créer qu’il connaît. Que ce soit en solo, lors de concerts dans différents centres artistiques canadiens, américains ou européens, ou dans le cadre de projets avec des groupes multimédias tels que nospectacle et Thinkbox, ses installations, ses oeuvres et ses compositions sont en constante interaction, s’alimentant mutuellement.

Établi à Windsor, en Ontario, il enseigne au Department of Screen Arts and Cultures de l’Université du Michigan à Ann Arbor, un curriculum chargé, où théorie, histoire et critique se combinent à une bonne dose de création. Son travail reflète bien cette approche pluridisciplinaire. On y retrouve une approche intellectuelle qui remet en question le rôle de l’image mobile dans nos vies, et un désir d’expérimenter l’aspect technique avec les outils de la profession, que ce soit un cadrage ou un enchaînement de rythmes.


 


nospectacle à Detroit

Le film, plus que tout autre média, nous fait découvrir l’importance de ce qu’on ne voit pas, ni n’entend : ce qui ne se trouve pas dans une image est aussi important que ce qui s’y trouve. C’est d’autant plus vrai à notre époque où tout le monde s’est déjà improvisé cinéaste avec un appareil numérique. Nous savons que le cinéma est fait d’innombrables images, que l’objectif n’admet pas toujours suffisamment de lumière, qu’il se passe toujours quelque chose derrière la caméra – et que le son est d’une importance non négligeable.

Sans être immodérément replié sur lui-même ni superficiellement postmoderne, Chris McNamara joue avec ces idées faussement complexes. Dans son processus créatif, il façonne simultanément le son et l’image, et admet d’ailleurs que nous vivons tous en compagnie de ces réalités multiples.

Membre fondateur du collectif et de l’étiquette Thinkbox et vétéran de la scène des centres d’art autogérés dans le corridor Windsor-Detroit, McNamara accorde du crédit à ses collaborations avec d’autres artistes et musiciens et les désigne comme essentielles dans l’évolution de sa pratique artistique. À titre de membre de Thinkbox, un collectif médiatique axé sur l’exploration d’oeuvres technologiques et sur la nature de la création multimédia, il maintient un contact permanent avec l’intentionnalité artistique de repousser les limites de l’expression des véhicules son et vidéo.

« On peut se faire enterrer vivant par les technologies – j’entretiens une relation d’amour et de haine avec elles. Je reconnais toutefois que ces outils sont tellement prééminents qu’il est toujours possible d’en faire des assemblages hétéroclites, du fait de leur flexibilité, leur accessibilité » déclare-t-il. « À n’en pas douter, la technologie transforme le paysage culturel, mais, pour citer un certain cinéaste à qui on avait demandé quel type de caméra il utilisait, celui-ci avait répondu avec colère : “demanderait-on à un romancier quel type de dactylo il utilise? ” Je crois que l’on doit faire une importante distinction : à la fin de la journée, seul compte ce que l’on peut faire avec ces technologies. Je m’applique à adopter une attitude pragmatique envers ces dernières ».

Bien qu’une grande partie de l’oeuvre de McNamara soit réalisée au moyen de logiciels, sa réappropriation de matériaux comme d’anciennes platines, d’enregistrements de créations vocales, et même de câbles désuets, indique une sensibilité punk « do it yourself ». Une sensibilité quine se reflète pas nécessairement de manière esthétique, du moins à première vue. Il faut comprendre qu’il travaille simultanément avec plusieurs formes médiatiques – la musique et les mots sont créés en même temps que ses images filmées – de sorte que le processus dépend des convergences, des juxtapositions, mais aussi d’événements fortuits.

« Dans le champ de la musique contemporaine, j’aime l’idée des dissonances harmoniques. La tension harmonie/mélodie et les textures complètement abrasives. Cela dépend parfois de la chance, de ce qui survient lorsque je capte ces images, ces mots et cette musique pour les fusionner ».

Pour McNamara, il ne s’agit pas seulement de combiner ses habiletés dans un projet, mais plutôt de créer en les chevauchant les unes sur les autres. « Je cherche une discipline à l’intérieur de laquelle je n’ai pas besoin de réfléchir à mes compétences en matière de pratiques distinctes – je vais noter ma musique et mes images et mes mots en les composant de la manière la plus simultanée possible. Cela fait de moi un être tripolaire, parfois, mais cela semble fonctionner », ajoute-t-il en riant.


 McNamara réduit les espaces urbains dans une récente installation audiovisuelle

 

Voir/entendre les choses

L’oeuvre vidéo de McNamara s’amuse avec les conventions de la narration hors-champ et des propriétés de la trame sonore pour susciter l’émotion, où comment tout se superpose à l’image sélectionnée pour mettre un monde en mouvement.

« J’ai débuté comme auteur, c’était mon premier amour », a-t-il déclaré. Ses formations, un baccalauréat en Communication et Anglais et une maîtrise en Anglais et Écriture créative obtenus de l’Université Windsor en font d’ailleurs foi. « Lorsque vous écrivez, vous reconstruisez la mémoire d’un endroit et le langage écrit possède une certaine qualité de rigueur… Mais lorsque vous passez au traitement visuel des énoncés, un vêtement de tweed doit parfois remplacer celui au motif pied-de-poule, introuvable; ou encore, vous créez une scène et vous l’éclairez de telle manière, mais cela ne correspond jamais parfaitement au rendu que vous avez imaginé dans la description écrite originale. »

Dans sa récente trilogie vidéo portant sur le langage cinématique, la narration ressemble beaucoup au commentaire-coloriage, décrivant parfois la scène avec exactitude, mais, le plus souvent, s’égarant dans le souvenir et la réflexion philosophique. « J’adore l’idée du potentiel dans la redondance, mais ça ne l’est jamais, de préciser McNamara. Le meilleur exemple: le personnage semble tendu et agité, et le script lui fait dire “Qu’est-ce que je suis agité! ” ».

McNamara pense à ces courts métrages comme autant d’essais sur le cinéma et son langage, que ce soit le processus créatif mis en oeuvre pour faire le film, ou une réflexion sur la façon dont nous avons intégré le film dans notre vie de tous les jours. « Nous entretenons cette vision exagérément optimiste des possibilités de l’image mobile, audiovisuelle, » dit-il, « de sorte que je m’arrête sur les inévitables pièges et insuffisances d’un médium avec lequel je suis ravi de pouvoir travailler. Il ne possède toutefois pas ce pouvoir monolithique dont on l’affuble parfois ».

Notre vie quotidienne n’est jamais aussi étroitement concentrée et limitée qu’un film et son cadrage, pas plus que l’on ne passe d’un moment présent à un autre, temporellement disjoints. Toutefois, comme la plupart de nos contemporains ont grandi avec les films et la télévision, ces formes de récits se sont subtilement inscrites dans la façon dont nous expérimentons et décrivons par la suite nos vies.

 

 

The Use of Movement (excerpt) from Christopher McNamara on Vimeo

 

 

Avec ses poésies hors champ, le dernier volet de la trilogie The Use of Movement (2009) attire inévitablement l’attention sur la présence de la caméra vidéo dans la salle, mais cela n’empêche en rien le suspense cinématique de se poursuivre. C’est ainsi que l’on entend la voix off déclarer : « Le film est principalement un médium viscéral, le contour du cadre déterminant nettement les absences et les présences ». La prise de vue elle-même s’avère une sorte de réalité cachée : un homme sur le hayon d’un pickup affichant les mots « It’s Fun Fair Time » (c’est l’heure de la fête foraine), la foire, qui a lieu dans une ville maritime grise, se déroule quelque part au-delà de notre champ de vision.

Dans ces films, plusieurs images semblent être des lieux qui sont autant d’extraits de mémoire, mais la narration ne correspond pas toujours à ce que nous voyons. On en vient à se demander de quoi les images sont capables et de quoi elles sont incapables. Du simple fait que le film doive enregistrer des images dans un monde réel en changement perpétuel, il ne peut pas toujours rendre ce que l’écriture permet – même dans une scène entièrement fabriquée, les costumes ne sont que des approximations, la couleur des murs n’est pas tout à fait la même. Mais le film peut néanmoins et toujours saisir une humeur, une atmosphère, et provoquer une réaction à une émotion universelle.

Dans Establishing Shots (2006), présenté pour la première fois à l’International Film Festival de Rotterdam, la narration hors champ et les images à l’écran décrivent une scène, mais elles s’écartent bien vite l’une de l’autre; la séquence est interrompue non seulement dans la trame des images, mais aussi dans la juxtaposition poétique parlée. La narration en vient même parfois à critiquer sa propre présence : dans une scène, à propos d’une balançoire, les mots « expliquer ceci reviendrait à le défaire » — l’image suffit. Enfin presque, car, avant de fondre au noir, la musique émerge en fondu et nous emporte alors avec elle.

 

 

Establishing Shots from Christopher McNamara on Vimeo.

 

Esprit musical

Bien qu’il ait en effet touché au punk rock, McNamara s’est embarqué sérieusement dans la musique électronique au milieu des années 90 avec Dermot Wilson (avec qui il a plus tard collaboré sur des projets vidéo et de bande sonore sous le pseudo Machyderm). La paire présentait une performance où l’un était DJ et faisait tourner des disques parlés tandis que l’autre s’occupait de la projection de films de série B. « Je m’intéressais à la culture DJ comme s’il s’agissait d’un concept », admet McNamara, « mais j’ai vraiment commencé à apprécier la musique et l’opportunité qui s’offrait de sculpter l’expérience avec de la musique. J’étais également conscient des chevauchements entre la musique électronique et le monde de l’art, et j’ai voulu explorer ces assemblages et identifier un territoire qui me convienne. »

Mais le mot, le parler, n’a pas fui ses oeuvres. Il commente la première fois qu’il a entendu Little Fluffy Clouds (The Orb) et My Life in the Bush of Ghosts (Eno et Bryne), et comment les chevauchements voix et musique ont exercé une influence sur lui, qui ne s’est pas estompée depuis.

« En ce qui a trait à l’usage de langues étrangères dans les vidéos, le langage demeure abstrait et se fond au code musical », explique-t-il, « Je n’ai pas voulu entraîner l’auditoire dans les aspects viscéraux du langage – car si on utilise la langue maternelle de bout en bout cela devient la force et le conditionnement premiers, alors qu’en ayant recours à une langue étrangère, on en reste au code musical à cause du niveau d’abstraction. »

La narration en langue étrangère ajoute une part d’exotisme aux scènes domestiques familières, sinon un élément de rupture, par exemple un travelling en voiture où l’on voit se succéder une infinité de centres commerciaux typiques de l’Amérique du Nord. On est sans cesse rappelé qu’en l’absence de repères distinctifs utilisables pour s’orienter, nous ne sommes pas tout à fait familiers de nos déplacements quotidiens – un étrange sens de la localisation, partout et nulle part à la fois.

Une partie de l’inspiration de ses récents projets vidéo tire son origine des films du cinéaste Wong Kar-wai, nous révèle McNamara. « Il y a là une sorte d’exotisme implicite du langage. Il parle de la diaspora dans son oeuvre alors qu’à Hong Kong les interlocuteurs passent de l’anglais au cantonais, au mandarin, au japonais et au coréen : tout est là. J’adore cette idée d’une zone à l’intérieur de laquelle il n’y a aucun parler officiel, où le langage officiel est en flux constant, et aussi bien sûr, tout le mouvement de l’internationalisme si plein de problématiques variées, dont l’effondrement de l’identité individuelle ».

 

 

Intersection 2 (Barcelona) from Christopher McNamara on Vimeo.

 

Paysages familiers

Sur disque ou sur scène, McNamara et ses collaborateurs nous entraînent dans une aventure au-delà des frontières « réelles » comme la frontière U.S.—Canada, et au-delà des confinements du son et de l’image. Ici encore, les préoccupations de l’artiste pour l’identité, les flux et l’adaptation se prolongent.

« Lorsque je joue dans nospectacle avec Walter (Wasacz) et Jennifer (Paull), nous ne connaissons pas d’avance quelle atmosphère sera créée; nous commençons avec quelque chose comme une tonique pour nous en écarter ou la développer », explique McNamara. Dans la prestation de nospectacle à MUTEK 2010, la séquence des pistes musicales de McNamara, de même que certaines images, ont été déterminées à l’avance. Le mixage toutefois, fut improvisé. « Toutes les pistes sont modulaires et bien que la matière première soit informatique, la piste ne se présente jamais deux fois de la même manière », ajoute-t-il. « Juste la façon dont une enveloppe est conçue, ou bien si je décide de jouer certaines boucles ou d’en mettre d’autres en saillie, cela va modifier la performance à chaque fois. »

Vu de la rue et vu du ciel, le paysage de Détroit et de Windsor se déroule derrière les artistes et nous nous laissons emporter. Tout comme dans l’oeuvre vidéo de McNamara, la musique s’élève et s’estompe comme la marée, et nous emmène dans un voyage où les débuts et les fins n’ont pas d’importance – c’est la vie, jamais parfaitement contenue ou cernée. Dans cette trame, les récits s’imbriquent les uns à la suite des autres, jamais totalement distanciés. À l’observation de ce mouvement constant, la destination importe assez peu, pas plus que l’origine. On nous rappelle que rien ne cesse ou ne s’arrête jamais, mais le rythme, le pas de cadence, et le motif ou la raison changent toujours.

 

 

 

>> PODCAST NOSPECTACLE @ MUTEK 2010 : MUTEKLIVE042 <<

>> INTERVIEW VIDEO AVEC CHRIS MCNAMARA & NOSPECTACLE <<


Photos et videos utilisées avec permission de l'artiste.

Robyn Fadden apprécie totalement l’expérience physique du son, bien qu’elle se contente parfois de simplement écouter de la musique et parfois même de danser sur celle-ci. Heureusement, elle habite Montréal, ville où elle écrit, également. Dans le diagramme de Venn de ses intérêts, on retrouve des ensembles consacrés à l’art, à la culture, à la musique et à la science et aux nombreuses intersections entre ceux-ci.

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