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Chevauchée électrique

Artificiel dompte les éclairs

Robyn Fadden - 13 octobre 2010
Chevauchée électrique

 

Depuis 10 ans, les artistes montréalais Alexandre Burton et Julien Roy s’emploient à faire de l’électricité un art à part entière. Leur mélange de performance live et d’installation, de musique et d’image ne s’arrête pas à l’enveloppe esthétique d’une expérience, aussi fascinante soit-elle. Derrière l’apparence d’une bobine Tesla arquant sa lumière violette à travers la foule ou bien d’un faisceau d’ampoules à forte puissance bourdonnant dans la nuit se cache un bijou d’innovation technologique dont le secret de fabrication nous est révélé. Tout comme leur art, leur studio de production, Artificiel, vit sur deux plans, le numérique et le physique. C’est un espace dédié à la création de nouveaux instruments et de contextes artistiques , à la capture de son et d’image électriques, mais aussi un espace d’exploration continuelle des processus qui sous-tendent la pratique d’un art multidimensionnel.


 

Pour voir le jour, le travail des artistes montréalais Alexandre Burton et Julien Roy s’articule à travers de nombreuses facettes : le son et l’image, la production et la logistique, les instruments acoustiques et l’électricité. Une démarche aussi recherchée et éprouvante entraîne forcément de nouvelles possibilités de création artistique.

« Ce challenge me pousse à m’intéresser à notre démarche au sein d’un processus artistique plus général, dit Burton. Faire simple ne m’intéresserait pas. Par contre, obtenir comme résultat quelque chose de simple, plutôt qu’un truc abstrait compliqué, ça, ça m’intéresse – mais il faut savoir que cette simplicité repose sur une cathédrale de complexités. »

En tant que partenaires du studio de production Artificiel, Burton et Roy ont une façon bien à eux de pratiquer l’art, liée à leur formation commune en composition de musique classique contemporaine et en électro-acoustique à l’Université de Montréal. Ils ont fait du chemin depuis, s’aventurant même dans la création d’instruments à partir de courants électriques. Finalement, ils ont quand même réussi le tour de force d’offrir une nouvelle dimension à l’électricité.

« Travailler avec l’électricité est déjà en soi un challenge – tu ne peux pas faire ça si tu n’es pas un minimum précis et surtout, complètement concentré, explique Burton. C’est toujours comme ça, si tu veux qu’un projet fonctionne et soit maléable, il faut s’investir à fond dans le travail, autrement ça ne marchera pas. »

Ce qui distingue la musique de l’art sonore dans leur pratique artistique dépend entièrement du message qu’ils ont envie de passer. « On écrit les tounes, avec des notes, et tout ce qui touche à la structure émane de la musique, dit Burton, mais il y a, comme dans tout travail sonore, des parties plus brutes, et y’a un dialogue qui s’installe entre les deux. »

« Définir la musique comme l’organisation du son dans un intervalle de temps t’ouvre plein de portes, dit Roy. Si tu procèdes ainsi, alors tu fais de la musique ». Cette définition devient moins évidente quand on s’intéresse à l’interaction entre la performance et l’installation artistique – même si une œuvre musicale organisée est jouée tout au long d’une installation, les gens qui entrent et quittent la pièce brisent le cadre temporel, et ne vivent donc pas forcément l’expérience musicale. « Tu es peut-être en train de créer ta propre musique dans ce cas, dit Roy, ou de t’ouvrir à l’art audio. »

 

 

condemned_bulbes @ HNE 2005 from artificiel on Vimeo.

 

Idées instrumentales

On accuse souvent l’art médiatique de sauter sur n’importe quelle nouveauté facile à utiliser sans réfléchir. Un peu comme un guitariste avec une nouvelle pédale, parfois, il n’en résulte que du bruit. Burton et Roy cherchent pour leur part à maîtriser les instruments qu’ils fabriquent en les expérimentant de toutes les manières possibles.

« Les instruments que je crée sont à la fois l’outil et l’application, explique Burton. Je développe, depuis plusieurs années maintenant, le concept de la ‘lutherie numérique’. Mon idée est d’utiliser les objets qu’offre la technologie, pour produire un résultat unique. Pour moi, c’est la seule façon de justifier le travail des nouveaux média. »

Chaque grande pensée artistique est accompagnée d’une question plus pratique touchant relative à sa production. « Ce sont tout un tas de considérations qui ne sont absolument pas artistiques, dit Burton, néanmoins nous devons y réfléchir; autrement, les projets ne fonctionneraient tout simplement pas. Si nous voulons que notre travail ait du sens, il nous faut d’une certaine façon être parés technologiquement, ce qui implique de prendre en considération toutes les ramifications et les aspects logistiques. »

En tant que créateur d’instrument, Burton doit connaître toutes les subtilités du matériel qu’il utilise, autant que comprendre ses qualités sonore et imaginer les contextes dans lesquels ces instruments pourront être joués. Pour lui, monter un circuit électronique brut ou composer un beau son sont d’égale importance.

Artificiel, bien que dépendant du numérique dans son processus artistique, n’est pas pour autant un ‘geek’ des nouvelles technologies, paralysé d’admiration face à la rapidité d’application des concepts. « Technologiquement, c’est facile de mettre en œuvre un concept, avec un accès aux ressources et une idée de base, ça peut se faire demain, dit Burton. Là où ça devient difficile, c’est quand il s’agit de faire quelque chose qui a du sens. Pour moi, le rôle de l’instrument c’est d’être maîtrisé pour qu’il en sorte quelque chose de profond. C’est mon approche théorique – incuber différents outils, en faire des instruments et ensuite développer des projets d’art qui utilisent ces instruments – le processus est long. »

À partir du matériel brut et technologique de Burton naît l’art. Les idées qui émanent nécessitent un instrument spécifique, et même parfois quelque chose qui n’a pas encore été inventé. Au final, c’est le contenu créatif, pas les objets en soit, qui influence l’art de Roy et Burton. « Nous ne pouvons commencer à travailler qu’une fois l’instrument fabriqué, si nous voulons rester sensés, dit Roy, soit là où la poésie du résultat s’harmonise avec la structure même de la réalisation musicale, visuelle et artistique. Le sens vient du contenu, pas de l’objet. Deux ou trois semaines après y avoir été exposé, ce qui reste c’est le sentiment que le contenu a crée. »

 

 

POWEr demo from artificiel on Vimeo.

 

Performance électrique

 

Bien que les objets construits et utilisés par Burton et Roy soient très impressionnants, ils ont conscience qu’ils doivent, en tant qu’artistes, offrir plus que du sensationnalisme. Car dans un monde qui préfère éblouir plutôt que toucher au cœur, l’art doit faire mieux, doit être significatif.

Burton et Roy ont commencé à s’interroger sur la performance et le sens en 2003, avec leur travail condemned_bulbes, crée au Musée d’art contemporain de Montréal, qui depuis a été présenté un peu partout dans le monde. L’installation sonore et visuelle est constituée d’ampoules incandescentes de 25 à 49 milles watts. Son chœur de bobines électriques, transformé en instrument amplifié, est conduit par Burton et Roy, mais aussi par des performeurs invités pour l’occasion (dont Thomas Koner, Monolake, Jaroslav Kapucinki et bien d’autres). Burton et Roy reconnaissent que la double dénomination d’installation et de performance de condemned_bulbes lui impose de s’adapter constamment selon l’espace qu’elle occupe.

« Nous y avons intégré un volet performance, mais à la base nous l’avions crée comme un instrument, dit Burton. Il y avait des gens qui en jouaient, nous y compris, mais au final, nous avons préféré nous en détacher pour la voir vivre par elle-même plutôt que par l’intervention humaine. »

Dans leurs projets, la composition créative unit naturellement le son et l’image plutôt que les fusionner de force. Avec Cubing, crée pour MUTEK en 2006, Burton et Roy manipulaient des cubes Rubik qui, combinés à des systèmes sonores et vidéo, offraient au public une expérience introspective et interactive.

 

Performance de Cubing - une nouvelle face des cubes Rubik.

 

Le dernier projet d’Artificiel, POWEr, commande d’œuvre de MUTEK pour sa 10e édition (2009), utilise la force électromagnétique à haut-voltage pour créer une expérience à la fois immédiate et imprévisible, mais également transparente puisque tout le processus de création est dévoilé.

Le son de POWEr, même dans ses intonations les plus musicales, possède une rythmique faite d’impulsions et de notes langoureuses et peut être perturbant. Après tout, c’est de l’électricité jaillissant d’une bobine Tesla qui se torde en arcs lumineux. N’oublions pas non plus que Nikola Tesla, dont les travaux sur l’énergie électrique à la fin du XIXe siècle ont permis la naissance des réseaux électriques en courant alternatif (CA), avait lui-même un petit quelque chose du scientifique fou.

« Initialement, l’idée était de construire une série de différents instruments qui pourraient être joués en direct, et dont le résonateur serait l’électricité pure, les étincelles, un truc un peu fou justement » dit Burton, qui cherchait alors un nouveau moyen d’intégrer le geste humain à des installations, qui autrement, ne seraient que des objets figés.

Leur quête les a menés à la bobine Tesla, qui s’est avérée être le plus efficace et le plus précis des instruments pour modeler l’électricité comme ils le souhaitaient, avec en plus une synesthésie naturelle entre le son et l’image. Ironiquement, malgré sa puissance, c’est une énergie qui a du mal à s’exprimer de manière autonome. « Ça ressemble davantage à une performance technologique, dit Burton. Nous avons trouvé cet outil vraiment intéressant et d’une certaine façon, assez prévisible. »

De ce fait, POWEr a permis à Artificiel de continuer à explorer le sens de la performance en association avec l’installation artistique. « La performance électrique a été conçue pour une scène de taille normale, bien que l’installation, elle, ne le soit pas, dit Burton. Pour une installation, tu dois réfléchir à la manière dont tu crées le contexte, afin que la démarche soit intrinsèque. »

Parmi les nombreux sons que produisent la bobine et les rayons plasma, Roy et Burton en ont choisi une vingtaine à exploiter en direct comme processeurs. Le son de POWEr provient uniquement de la manifestation physique de l’énergie qu’ils capturent à l’aide de microphones. Par conséquent, chaque performance est différente, bien que reposant sur la même ‘architecture générale’, c’est-à-dire une série de connexions sonores de durées imprévisibles.

Pour Roy et Burton, l’intérêt de la bobine Tesla ne réside pas uniquement dans sa puissance potentielle, mais également dans la façon dont elle unit le son et l’image. Chacun de leurs échantillons est simultanément un arc de lumière et un claquement électrique. L’ensemble crée quelque chose de suffisamment grand pour transmettre toute la puissance de l’électricité. Au cœur des 30 pieds de bobine, celle-ci peut se ressentir et se voir physiquement. Les améliorations audio et vidéo, tout en maintenant les phénomènes électro-acoustiques, propulsent la performance dans une autre dimension. Cette amélioration est nécessaire pour pouvoir communiquer une énergie aussi brute.

 

 

POWEr @ mois_multi 2010 from artificiel on Vimeo.

 

L'art et l'artifice

 

Dans un souci permanent de faire interagir l’art et le contexte, Artificiel se préoccupe autant d’esthétique que de réglages, de logistique et de résolution de problèmes.

« Nous ne sommes pas nécessairement dans une quête de beauté, mais évidemment, nous sommes en quête de quelque chose » admet Burton. « La beauté est une notion subjective et culturelle. Dans la musique classique contemporaine, cette notion englobe des éléments assez durs; en même temps, nous ne nous prenons pas pour des compositeurs contemporains qui travaillent avec l’hypercomplexité et des choses presqu’impossibles à écouter. Pour nous, la composition musicale ne tire pas toutes les ficelles; c’est juste une couche. Bien mener sa barque entre les différents éléments que nous voulons mettre en scène, pour nous, c’est ça qui est beau. Si cet équilibre est maintenant intégré dans notre travail, c’est parce que nous y faisons très attention. »

Artificiel s’intéresse particulièrement aux sons fabriqués et abstraits qui vont engendrer une réponse émotionnelle : « Je ne crois pas au lien entre l’émotion et la provenance du son, qui est un espace bien particulier – je peux créer ça en studio » dit Roy.

Burton et Roy cherchent à créer des expressions complètes d’idées en construisant ce qui n’existait pas auparavant : tout art est artificiel quand il est vu de cette perspective. Et à partir de là, les auditeurs/visionneurs peuvent interpréter le travail comme ils le désirent.

« Si tu regardes les arcs que POWEr génère en live, dit Burton, tu ne vois pas un écran avec du contenu dessus, tu vois une manifestation physique de quelque chose qui se passe devant toi. Et quant à l’énergie elle-même, ce qui est intéressant c’est d’apporter les moyens de mettre ces phénomènes en action et de leur trouver un sens. »

 

>> PLUS D'INFORMATION ET CALENDRIER DE PERFORMANCES DISPONIBLES SUR ARTIFICIEL.ORG <<


Photos et videos utilisées avec permission des artistes.

Robyn Fadden apprécie totalement l’expérience physique du son, bien qu’elle se contente parfois de simplement écouter de la musique et parfois même de danser sur celle-ci. Heureusement, elle habite Montréal, ville où elle écrit, également. Dans le diagramme de Venn de ses intérêts, on retrouve des ensembles consacrés à l’art, à la culture, à la musique et à la science et aux nombreuses intersections entre ceux-ci.

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