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Excavation sonore

Avatar et les arts audio

Deanna Radford - 3 novembre 2010
Excavation sonore

 

Centre d’artistes autogéré installé à Québec depuis près de 20 ans , Avatar explore inlassablement les territoires sonores avec le bricolage, la composition radio, la musique actuelle, la poésie sonore, le slam, l’improvisation, l’installation, l’art électronique et audio. Cette histoire riche en innovation a fait d’Avatar un véritable monument d’art sonore et de pratique.

 

>> VIDÉO PAR L'ARTISTE JOCELYN ROBERT <<

 

Co-fondateur du centre et artiste multidisciplinaire, Jocelyn Robert explique comment en 1992, Avatar a émergé d’un ensemble de plusieurs coopératives d’artistes autogérées et d’ateliers, appelé Méduse. « Il existait le besoin d’un endroit où les artistes pourraient faire du son. Pierre-André Arcand [poète sonore] s’impliquait dans le Milieu, un autre centre artistique, et James Partaik était impliqué dans L’œil de poisson, un autre centre artistique. Moi, j’étais impliqué dans Obscure et je me suis dit qu’il y avait là une opportunité de rassembler ces gens dans le même centre. Je suis donc allé les rencontrer. Et c’est ainsi que nous avons crée Avatar. » Au fil des années, Jocelyn Robert a tenu différents rôles à Avatar, dont celui de directeur artistique et de président du centre, qu’il est maintenant.

Spécialisé dans la recherche, la création et la diffusion des arts audio et électroniques, Avatar offre un espace favorisant l’échange créatif : un studio de recherche et d’enregistrement équipé ainsi qu’un laboratoire électronique et informatique. Avatar publie des projets audio et vidéo sous le nom d’OHM Éditions et en assure la circulation et la distribution sous le nom de VacuOHM. Les travaux publiés sont ceux des membres fondateurs mais également d’autres artistes québécois, canadiens ou étrangers, qui contribuent de manière significative à l’art audio : Hélène Prévost, Diane Landry, Michael Snow, Paul Dutton, John Oswald, Kaffe Matthews, Ralf Wehowsky, Alexandre St-Onge, Steve Heimbecker, Michel F. Côté, Chantal Dumas, Simon Fisher-Turner et bien d’autres.

Au niveau personnel, Robert a su profité de ces différents avantages. Avatar lui a apporté « quelques outils auxquels je n’aurais pas eu accès autrement. Cela m’a aussi et surtout, permis d’accéder à un réseau… ce qui était d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai fondé Avatar. Ce n’était pas parce que j’avais besoin d’outils ou de studios, c’était parce que j’avais besoin d’accéder aux gens. »

 

 

Les évolutions technologiques qui ont affecté la production sonore et dont Avatar a été témoin depuis le début des années 90 sont significatives, particulièrement grâce à la présence croissante de l’art audio et des festivals de musique électronique au Canada et ailleurs. « Il y a eu un gros changement dans les outils qui étaient à notre disposition, admet Robert. Nous avons maintenant un studio très complet avec presque tout ce qui est disponible en matière d’outils et de jouets. C’est un truc vraiment pro. Mais au fond, je ne sais pas si ça a tellement changé [la façon de faire] le travail. Par contre, ce qui a changé c’est que nous avons maintenant quelques personnes possédant plus d’expertise. Donc quand il s’agit de trucs interactifs, de régulateurs live, aujourd’hui nous sommes capables d’aller plus loin, ce qui n’était pas le cas en 95 ou 97. C’était plus du bricolage à l’époque. On en fait encore maintenant, mais nous avons cette possibilité de choisir d’autres méthodes. L’expertise maison est meilleure. »

L’art sonore peut être assez délicat à saisir ou définir, mais un lieu comme Avatar aide à mieux le comprendre. Dans un essai intitulé Of Confinement and Infinity: A History of Unsound Art [1], Christof Migone a écrit que « le son personnalise la fuite, le son confirme la porosité de l’espace… Chaque espace a sa propre bande sonore, sa propre couleur musicale. Chaque espace est sonore, chaque espace possède une respiration » (2003). Quand il s’agit de souligner cette ambigüité magique que nous appelons art sonore et de faciliter la production d’une forme qui prône, comme en discutait la commissaire montréalaise Nicole Gingras, l’importance de l’écoute, Avatar est à la fois un roc solide et une lumière au bout du tunnel pour ces producteurs.

 

>> VIDÉO PAR L'ARTISTE DIANE LANDRY <<

 

S’inspirant de l’impact que le dadaïste Marcel Duchamp a eu sur la façon dont on considère l’art, Robert explique : « Mis à part les différentes propositions esthétiques, l’une des choses essentielles qu’il a faites c’est de transformer l’art visuel en un domaine inclusif. Bien sûr, on peut dire que « c’est une très mauvaise proposition artistique », mais c’est quand même une proposition. En musique, ce n’est pas arrivé. Il y a encore des gens qui te diront : « Ok, c’est intéressant, mais ce n’est pas de la musique ». C’est un domaine exclusif, c’est en cela que ces deux domaines sont différents. Et c’est pourquoi l’art sonore a puisé ses racines dans l’art visuel et d’une certain façon, dans la littérature. Dans un sens plus large, c’est la raison pour laquelle le land art et l’art paysager ne proviennent pas de l’architecture, et l’installation ne provient pas de l’architecture, et la performance était principalement basée sur l’art visuel ; parce que les arts visuels étaient si accueillants. » De la musique, Robert dit : « De manière générale, c’est un domaine très conservateur. »

Cette idée l’amène à élaborer sur sa préoccupation quant aux compréhensions de l’art audio ; « Je suis un peu inquiet à ce sujet, je dirais. Parce que le média numérique a pris tellement de place que du coup il cannibalise un peu le reste. J’ai lu récemment que l’art audio était basé sur la digitalisation, disons, de l’audio. L’art audio est né en 1915 mais les gens ont tendance à oublier cette histoire parce le média numérique prend beaucoup de place. Si tu regardes le travail dE Catherine Béchard et Sabin Hudon – c’est magnifique! Tout simplement beau. Ça n’a rien à voir avec l’art numérique pourtant. Donc oui, je suis inquiet que certains travaux soient abandonnés à cause de cette fascination pour l’art numérique. »

Robert cite d’autres artistes québécois qui contribuent à ce domaine si varié qu’est l’art sonore; “Il y a beaucoup de choses à dire à propos de Jean-Pierre Gauthier. Il est devenu une célébrité au niveau national et pourtant il fait un travail audio assez hybride, quelque chose entre l’installation et l’audio. C’est donc bien qu’il y ait une place pour l’art audio. On voit d’ailleurs que ça bouge à ce niveau-là, avec MUTEK, bien sûr, et Elektra et Mois Multi, qui proposent plein de choses. »

 

Bien qu’immergé dans la production et la présentation de l’art audio à différents niveaux, Jocelyn Robert est aussi un éducateur et un administrateur. Cet éventail d’expériences lui donne accès à un point de vue privilégié sur les développements qui ont lieu dans le milieu, et sur toutes leurs nuances. « À l’heure actuelle, différentes études s’intéressent à la place que l’art numérique ou la culture numérique devraient occuper tandis que l’art audio n’est qu’une toute petite niche. Et beaucoup de gens qui ne savent pas de quoi il s’agit sont chargés de le gérer et avancent en prétendant qu’ils savent ce que c’est. Et c’est là que je vois la tension. Ce n’est pas facile à définir exactement. Mais tu vois les gens avec leur ordinateur portable… En gros, ce qu’ils font c’est improviser de la musique électronique, et c’est super. Je n’ai absolument rien contre. Mais ensuite ils déclarent qu’ils font de l’art audio. Du coup, ça brouille les limites. Les gens disent ; « Je sais ce qu’est l’art audio. C’est improviser avec un ordinateur portable. » Ok, que ce soit clair, c’est largement plus que ça et la musique électronique improvisée c’est un bon mouvement en dehors du domaine de la musique actuelle, mais déclarer que c’est de l’art audio est un peu pervers, et d’une certaine façon, malsain, si on considère ses origines et son histoire. »

La beauté de l’art sonore réside dans les approches divergentes qui sont nécessaires à sa création. Robert décrit l’un de ses travaux d’art sonore favoris. « Je ne l’ai jamais vu, on m’en a juste parlé mais ça me plaît beaucoup. Apparemment, il y a une idée de dérive des continents et un des arguments pour ça, un des arguments scientifiques, c’est qu’il y aurait un lac en Amérique du Sud qui est au même niveau qu’un autre lac en Afrique du Sud, et tous les deux sont constitués, je ne connais pas le mot pour ça, d’eau non salée. Certains types de poisson peuvent vivre dans les lacs mais pas dans l’océan. Et dans ces deux lacs, se trouvent la même espèce de poisson. Et ce sont les deux seuls endroits au monde où tu peux trouver cette espèce. Donc il semblerait qu’originellement ce soit le même lac mais qui aurait été séparé par la dérive des continents. Et il y a donc cet artiste qui y est allé et qui a mis un microphone et des haut-parleurs dans l’eau afin que les poissons des deux côtés de l’océan puissent se parler ; il a réuni la famille. Donc, c’est un projet sonore. Rien à voir avec le son. C’est une chouette histoire. C’est ça de l’art audio. On est complètement en dehors du son mais toujours dans l’art audio. Il y a tellement de choses qui peuvent être faites dans ce domaine. »

 

http://www.lenomdelachose.org/

Notes (1 et 2), de:

Le son dans l’art contemporain canadien. / Sound in Contemporary Canadian Art. Ed. Nicole Gingras. Montreal, Canada. Éditions Artextes, Canada Council for the Arts. 2003. 80, 22.

 


Deanna Radford est une poétesse et écrivaine courrament basée à Montréal. 
http://deannaradford.blogspot.com/

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