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Les anti-monuments d'une agence extraterrestre

Comment le travail d'art médiatique de Rafael Lozano-Hemmer intègre les principes de l'architecture relationnelle et de la biométrie

Stacey DeWolfe - 23 novembre 2010
Les anti-monuments d'une agence extraterrestre

Rafael Lozano-Hemmer est peut-être l’un des artistes montréalais les plus prolifiques, les plus innovants du point de vue technologique et les plus respectés à l’international que les montréalais n’aient jamais connu. C’est un titre qu’il partage avec le performeur d’art minimal, Jack Goldstein, qui a tragiquement mis fin à ses jours en 2003. Déçu par le manque de reconnaissance du travail de Goldstein dans sa propre ville, Lozano-Hemmer est décidé à prêcher la considérable contribution à l’art électronique de son alter ego.

Même si ce combat lui tient à cœur, Lozano-Hemmer en a d’autres à mener pour l’instant. Entre des performances solos concomitantes à Manchester et Los Angeles, une demi-douzaine d’autres au sein de formations dans des destinations aussi lointaines que Beijing et Le Caire, et une autre douzaine de commandes en attente sur sa liste – dont des mises en scène de sa performance 2010,  Solar Equation, à Gand, en Belgique et à Washington, D.C., et une nouvelle collaboration avec l’Indianapolis Museum of Contemporary Art pour le SuperBowl 2012 – ce n’est plus que le souffle qui manque pour annoncer que c’est officiel, l’agenda de Lozano-Hemmer et de son équipe de création est archi plein.

 

Solar Equation by Rafael Lozano-Hemmer from MUTEK on Vimeo.

 

Lozano-Hemmer abjecte l’étiquette d’artiste des nouveaux médias qu’on lui assigne parfois, car selon lui, elle implique « le fétiche du nouveau, de l’original, de l’avant-garde, de l’extrême ». Mais aussi, parce que comme beaucoup de ses collègues travaillant dans les arts électroniques et/ou numériques, ses projets proviennent souvent d’idées vieilles de plusieurs centaines d’années. En fait, c’est sa conscience de l’historicité, son intérêt pour l’origine des concepts scientifique, philosophique, socio-politique et art-historique (pour n’en nommer que quelques uns) qui donnent à Lozano-Hemmer matière à travailler contre cette obsession du nouveau. « C’est toujours très excitant de commencer à travailler sur un projet qui plonge ses racines dans quelque chose qui a été fait, disons, dans les années 20, par exemple, » dit Lozano-Hemmer. « C’est ce qui rend un projet plus riche. »

Frequency and Volume exposé au Musée d’Art Contemporain en 2005, illustre parfaitement bien cette historicité dans son travail. Composée de différents dispositifs électroniques et numériques, cette installation multimédia enregistre les ombres des participants, les projette sur le mur puis, les utilise pour scanner et transmettre des ondes radio. Au niveau technologique, ce projet s’inscrit donc clairement dans le nouveau. Au niveau de l’idée aussi, puisque cette œuvre critique les mesures prises par le gouvernement mexicain contre les radios pirates indigènes, un sujet d’actualité. Cependant, en discutant des origines du projet, Lozano-Hemmer cite les artistes de l'estridentista du Mexique des années 20, dont les expérimentations en poésie sonore et le « Manifesto for Antenna-Man » ont grandement influencé son travail.

 

Frequency and Volume by Rafael Lozano-Hemmer from MUTEK on Vimeo.

 

Amodal Suspension, de la série Relational Architecture, est peut-être un exemple encore plus flagrant de cette historicité. Cette gigantesque installation interactive, mise en place pour l’ouverture du Yamaguchi Center for Art and Media en 2003, utilisait vingt éclairages robotisés pour créer dans le ciel la manifestation visuelle d’un clavier virtuel. Les participants, au Japon et ailleurs dans le monde, envoyaient des messages texte depuis leur téléphone cellulaire ou par Internet, influençant ainsi les projections lumineuses.

En explorant les possibilités et les impacts sociaux que les innovations dans la localisation GPS et les télécommunications peuvent avoir, ce travail s’inscrit dans l’air du temps. Pourtant, là encore, les référents appartiennent à l’ère pré-technologique. D’abord inspiré par la tradition japonaise de Tanabata, fête durant laquelle les gens écrivent des messages sur des petites cartes et les accrochent aux feuilles de bambou, Lozano-Hemmer fournit ensuite un cadre beaucoup plus large à son travail de recherche. Avec son équipe, ils ont étudié des domaines aussi variés que la signalisation au début du vingtième siècle, la fonction et le symbolisme des lucioles japonaises, et les premières expériences sociales utilisant la technologie GPS.

 

Amodal Suspension by Rafael Lozano-Hemmer from MUTEK on Vimeo.

 

« C’est une façon de se connecter aux gens que tu admires,» dit Lozano-Hemmer. « Nous sommes fiers de ça, parce que sans cette dimension tu ne fais plus que te corrompre dans le monde du fétichisme, de la justification institutionnelle et du mercantilisme; tu n’es plus que dans la réaction. Pas que je sois en dehors de ça, je ne vais pas prétendre le contraire… mais le fait de se positionner en quelque sorte dans la continuité d’un dialogue instauré il y a très longtemps, ça t’apporte une petite leçon d’humilité. »

À une époque où la « conformité technologique » est institutionnalisée et l’emphase sémantique sur les nouveaux médias dans les milieux politique et artistique, permanente, les efforts de Lozano-Hemmer pour combattre le nouveau à travers des stratégies de variation et de répétition peuvent paraître ridicules.

« L’une des choses pour laquelle je suis très critiqué est d’enfermer mes projets dans un système d’interface particulier, comme la biométrie. Il y a ce projet que j’ai fait qui s’appelle Pulse Room - une pièce dans laquelle 300 ampoules lumineuses suspendues clignotent au rythme des battements de cœur des participants – puis j’ai fait un projet appelé Pulse Tank and Pulse Spiral. Du coup, beaucoup de gens me raillaient : « et ensuite, quoi… il va y avoir un Pulse Park ? » Et je répondais « ben ouaih, il va y avoir un Pulse Park. » C’est notre défi en tant qu’artistes que de développer un langage. Mais dans les nouveaux médias, à cause du fétiche du nouveau, travailler puis retravailler une même interface est très mal perçu. Alors que moi je suis complètement à l’aise avec ça. »

 

Pulse Room by Rafael Lozano-Hemmer from MUTEK on Vimeo.

 

Il n’en demeure pas moins qu’au quotidien, c’est l’envie d’avancer et de s’élever qui reste le principal moteur de motivation. « Au studio, nous sommes huit personnes. Tous des bricoleurs. Tous extrêmement curieux, mais avec quelques troubles de l’attention, » rigole Lozano-Hemmer. « Nous nous intéressons aux gadgets, aux nouveaux matériaux. Ces incursions dans la technologie sont essentielles dans notre travail car elles suggèrent l’œuvre qui peut être réalisée, et donc la direction à prendre pour y arriver. »

La série Seismoscopes de 2009 en est un exemple concret. Un arsenal de dispositifs enregistre des vibrations et les imprime de manière aléatoire sur du papier quadrillé. Sauf qu’ici, l’imprimante a été corrompue pour qu’au final les graphes ne forment que des images de philosophes sceptiques. Lors de mon passage au studio de Lozano-Hemmer, je suis tombé sur l’un de ces fameux séismoscopes, ce qui m’a permis d’assister à la naissance graphique du portrait de Baruch Spinoza. Si vous êtes plutôt branché Hume ou Sextus Empiricus, il vous faudra repasser, car pour l’instant, le dispositif est seulement capable de produire Spinoza.

Surtout connu pour ses interventions d’envergure, Lozano-Hemmer crée également des petits travaux, à l’image de Seismoscopes, dont la taille n’enlève rien à la saveur. Évoquant la complexité de son projet, ils incarnent avec talent l’humour, la passion pour les idées, la conscience et l’amour de l’invention; des valeurs qui affleurent dans tout ce qu’il produit.

 

 

Lozano-Hemmer est né au Mexique et a grandi dans un foyer où la musique et la performance faisaient partie intégrante du quotidien. Mais tandis que ses parents attisaient leur passion en tenant une boîte de nuit, lui, était plutôt attiré par les sciences. En 1989, il obtient un baccalauréat en chimie à l’Université Concordia. C’est durant cette période que son intérêt pour la théorie post-structuraliste est apparu. « Quand je suis sorti de l’université, j’ai commencé à fréquenter des compositeurs, des écrivains et des théoriciens. Pendant un moment, j’ai vraiment essayé de me tenir au courant et d’apporter ma contribution à cette théorie. Mais avec la maturité, vient le constat que tu ne peux pas. L’idée que la théorie et la matière et l’expression et les hormones et tout ça créent une tension utile me fascine. C’est vrai que la théorie en elle-même est inspirante, mais c’est seulement en la mélangeant avec tous ces autres médias, puis en la matérialisant, que ça prend tout son sens pour moi. »

Cette idée de mélange convient bien à la façon de travailler de Lozano-Hemmer. Si les étiquettes d’artiste électronique ou de performeur et même celle plus restreignante d’artiste interactif ne le dérangent pas, celle qui semble le mieux décrire son approche est artiste expérimental. Ainsi qu’il l’explique, bien que le terme sonne « extrêmement prétentieux » et flou, le fait que le créateur du travail ne soit jamais vraiment en contrôle du résultat l’attire.

« Un bon travail doit être comme un bon party, » explique Lozano-Hemmer. « Tu mets les lumières, la musique, tu crées une bonne atmosphère, mais au final c’est le public qui est responsable de la réussite, ou pas, de l’œuvre. Il y a donc cette idée d’être un bon hôte. Tu vas offrir quelque chose qui nécessite d’avoir suffisamment de profondeur, mais également d’être intuitif, d’apporter sa contribution au langage. Donc quand tu penses que tu sais comment cela va être perçu, mais qu’en réalité tu ne prédétermines pas tous les résultats… c’est à ce moment-là que je me sens heureux. »

Selon Lozano-Hemmer, son projet le plus réussi à cet égard est  Voz Alta (2008), le mémorial interactif de grande envergure qu’il a crée pour commémorer le massacre étudiant à Tlatelolco, au Mexique, en 1968. Comme pour son prédécesseur Amodal Suspension, Voz Alta, le 15e de la série Relational Architecture, consiste en un groupe de projecteurs robotisés. Sauf qu’ici la source d’animation est un mégaphone à travers lequel les gens de Mexico peuvent exprimer leurs pensées sur le massacre, offrir leurs prières aux morts ou partager n’importe quelle épreuve ou joie qu’ils traversent dans leur vie.

 

Voz Alta by Rafael Lozano-Hemmer from MUTEK on Vimeo.

 

« Il y a une grande partie de la population mexicaine qui n’a pas accès aux plateformes d’expression, » dit Lozano-Hemmer, « et ma satisfaction venait de ce sentiment de connexion, et ce sentiment d’appartenance et la capacité d’action que cette installation apportait aux survivants et au voisinage et à toutes les personnes qui utilisaient cette interface. Si je devais ne retenir qu’un moment, ce serait celui-là. »

 


Stacey DeWolfe est une rédactrice et productrice de film indépendante qui vit à Montréal. Elle a écrit pour C Magazine et dans la rubrique art du Montreal Mirror et d'Akimbo. Elle est également l'auteure de Sound Affects : Sado-Masochism and Sensation dans les films de Lars von Trier, Breaking the Waves et Dancer in the Dark.

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