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Au-delà du rythme

Pour Martin Dumais, Aun fait partie d’un continuum dance-drone

Eric Hill - 8 décembre 2010
Au-delà du rythme

 

Pour Martin Dumais, et sa nouvelle accolyte Julie LeBlanc, c’est la présence physique du drone qui est la clé du bonheur. « Un peu pour la blague, comme un guitariste de métal qui essaie de trouver le riff ultime, j’ai essayé de créer le drone ultime, peu importe à quoi il ressemble. C’est une telle expérience que de se tenir dans un mur de son rempli de sous-harmoniques délirantes, qui n’existe seulement qu’à un certain degré de pression sonore. À force d’explorer différents angles du drone, j’ai réalisé que ce n’est qu’une couleur du canevas, notre musique s’attachant plus à la mélodie et aux harmoniques que la composition minimale. Le charme du drone vient de cet état proche de la transe, quasi méditatif, qu’il suscite et dans lequel le public peut être happé. Ce sont les qualités que nous essaierons toujours de transmettre, peu importe le style, car c’est un facteur qui évolue constamment vers quelque chose qui va bien au-delà du drone pur. »

Dire que Martin Dumais était né pour « droner » n’est qu’à peine exagéré. Sa bio sur le label Oral, maison de ses précédents enregistrements sous son profil Aun, mentionne des parents musiciens classiques et notamment un père, qui très tôt, emmena son fils écouter les plus puissants orgues d’église au monde. Dumais soutient qu’il « a embrassé la cause de la musique expérimentale, bruyante et lourde, dès son plus jeune âge… probablement parce que ça correspondait bien à mon caractère assez hardcore et rebelle. »

 

Photo de Jean-Sebastien Roux

 

Avant le lancement d’Aun, Dumais était bien établi sur la scène électronique montréalaise. Son label Hautec fut le premier à proposer des artistes comme Akufen, Deabeat et Champion au début-milieu des années 90. Sa propre quête musicale l’a amené à jouer dans le groupe rock multifacette,  Les Jardiniers, avec JF Charrette. Ses fonctions de DJ lui ont permis de se produire partout dans le monde, tout en assurant une résidence aux Foufounes Électriques pendant quatre ans. Parallèlement, il a composé pour la télévision, le cinéma et même pour l’oratoire St-Joseph.

Tandis que la musique électronique prenait son envol à Montréal, Dumais, lui, prenait le sien vers d’autres horizons sonores, déterminé à ne pas se laisser enfermer dans ce seul genre musical. C’est pour cette raison qu’il ne considère pas Aun comme un projet l’éloignant définitivement de sa carrière électronique. « Je n’ai jamais fait que de la musique électronique pure. J’ai débuté comme guitariste, un peu amateur certes, mais instinctif et avec un bon tour de main pour les effets et l’électronique. De mon point de vue, il n’y a rien de soudain. Dans mon dernier groupe, Les Jardiniers, nous avons intégré les tambours acoustiques, la guitare, les voix et les enregistrements terrains, ce n’est donc rien de plus qu’une manière d’explorer les possibilités instrumentales. » Le fait de devenir Aun en 2006 n’était qu’un acte, qui s’est traduit pour lui par : « éteindre les ordinateurs, effacer l’ardoise et ramasser n’importe quel instrument que j’avais sous la main. »

La première production d’Aun est parue sur le label québécois Oral sous la forme d’un triptyque intitulé Whitehorse, Blackhorse et Mule. Les pochettes sont illustrées par une œuvre d’art créé par sa femme et désormais collaboratrice musicale, Julie LeBlanc. Ces sculptures musicales sont construites autour de couches tonales qui grossissent et s’estompent en densité, créant une aura de malaise et de menace, sans pour autant tomber dans les extrêmes en termes de fréquence et de volume. Dumais attribue le mérite de ces débuts à « la possibilité de réexplorer ce qui m’a poussé à faire de la musique en premier lieu, à savoir l’ambient, l’expérimental et les premières vagues de musique industrielle et d’électronique allemande. » Essentiellement, de la musique électronique. Mais de celle qui, selon lui, exprime une nouvelle énergie, « j’ai juste mis de côté la dimension rythmique, ce qui m’a du coup laissé beaucoup plus de marge de manœuvre, une liberté dont j’avais bien besoin à ce moment-là […].

Revitalisé et libre de mes propres carcans créatifs, Dumais s’est aventuré encore plus loin en 2008 avec une sortie CD en version limitée sur la série Crucial Bliss de Crucial Blast , que l’icône anglais Julian Cope a décrite comme la sensation « d’être pris dans la brume sous 35 000 pieds de visibilité nulle, le genre d’overdose à laquelle il est difficile de ne pas succomber en ces sombres jours d’hiver. »

Cette nouvelle approche plus radicale du drone, utilisant à la fois des basses martelantes et du son plus fort qui transperce les tympans, mise de l’avant avec une sortie sur un label de métal radical, a permis à Dumais de recueillir moult critiques positives et d’être comparé avec d’autres acteurs du métal expérimental. Interrogé à propos de Earth, Nadja et Sunn O))), et sur ses autres inclinaisons métalleuses, Dumais confesse, « je ne suis vraiment pas un grand adepte de métal… Disons seulement que dans mes compilations, on pouvait trouver Swans et Sonic Youth, mais surtout Kraftwerk, en passant par Cabaret Voltaire, Suicide ou Erik B et Rakim, mais pas vraiment Venom ou Metallica. »

Ce qui rend la musique d’Aun si fascinante, étrangement familière, et pourtant terriblement idiosyncratique, ce sont les nombreux cercles entrelacés qui forment son diagramme de Venn : il y a son amour récurrent pour les guitares bruyantes (Swans, Sonic Youth) et les claviers au son froid et minimal (Kraftwerk, Suicide). On peut également entendre des éléments baroques de musique classique, notamment quand le violon de Dumais entre dans la danse; la provenance de ses inclinaisons d’ambient, elle, est moins évidente, on lui trouve parfois des similarités avec les travaux isolationnistes de la première partie des années 90 de Justin Broadrick ou d’Akira Rabelais, ou avec ceux plus contemporains d’Eluvium ou Tim Hecker. Interrogé sur ses influences plus subtiles, Dumais précise « l’intégrité musicale constante de Troum; […] Stars of the Lid produit l’une des plus belles musiques du moment. Robin Guthrie, Jon Hassel et écouter mon vieux Mike Oldfield et les vinyles du label ECM dans les années 70, récemment. »

Il y a clairement un mouvement balançoire entre l’atmosphérique et l’agressif dans la production d’Aun. Après la fournaise de Multigone vient la froide mécanique de Motorsleep, son album sorti en 2009 sur le label Alien8. Dirigé par James Plotkin de Khanate, l’album oscille comme un courant obstrué de glace durant un dégel tardif : doucement, plein d’une puissance fragile et posée. Au fur et à mesure, les morceaux se font plus silencieux et mélodiques, pour atteindre leur apogée avec « Then Spring ». À ce moment, la glace fond et Dumais en profite pour introduire les éléments plus sereins de Stars of the Lid et Jesu, tout en maintenant des traces de distorsion hérissante juste sous la surface plus placide du morceau. Cette dialectique fort/silencieux se retrouve également dans son installation stéréo personnelle, conçue spécialement pour assouvir son « point faible pour la musique d’ambient onirique, donc je profite de différentes expériences d’écoute, » dit-il, « tellement que nous avons quatre installations sonores à la maison pour pourvoir différents styles et humeurs. »

 

AUN @ MUTEK 2010 from Mutek Spain on Vimeo.

 

Son travail actuel se base sur cette balance entre le fort et le (plus) silencieux. VII, une production diffusée sur le label Important Records qui ressemble Janus et illustre parfaitement bien cet arrangement binaire. VII fait office d’ovni dans la discographie d’Aun pour plusieurs raisons, mais principalement de par la contribution du tambour tribal de Michel « Away » Langevin de Voivod. « Répéter, enregistrer ou jouer en direct avec Michel, c’est un peu comme une journée à la plage, parce qu’il est tellement fin, et je ne connais pas beaucoup de batteurs locaux qui partagent les mêmes intérêts pour la musique expérimentale que moi, donc en gros c’est un collaborateur en or et j’espère qu’on aura l’occasion de recommencer bientôt. » Si la percussion mid tempo permet également de distinguer l’album du ton plus emphatique caractéristique du drone métal, les préambules de Dumais et son mur de son rapprochent le tout à raisonnable distance des bands Neurosis / Om, pouvant être qualifié de métal instable.

La seconde face de VII, sortie très récemment, s’intitule Black Pyramid et trouve refuge sur le label de métal expérimental canadien, Cyclic Law. De la propre estimation de Dumais, « c’est un enregistrement assez dense voir parfois claustrophobe, [mais] je pense que la contribution davantage présente de Julie apporte une touche un peu plus optimiste. »

De diverses manières, c’est la culmination des cinq années de travail d’Aun. Avec plus d’espace aux claviers et à l’électronique que ce qu’il ne leur avait été alloué depuis un certain temps, cela ressemble parfois à la simplicité des premières productions du label Oral, et à d’autres moments, c’est comme si les trois albums étaient joués en même temps. Plus que jamais, cela se rapproche de l’électronique fracturée de Tim Hecker ou de Fennesz, bien que la présence physique soit plus prégnante et vivante.

Dumais soupçonne qu’il ne s’agisse pas toujours de puissance fragile. « Je crée aussi parfois de la musique qui, lorsqu’elle est jouée à un volume sonore assez élevé, peut être physiquement très engageante, voire même vertigineuse, à cause de ses sous-vibrations sonores et de ses variations d’activité, et aussi parce que certains sons proviennent de l’électricité pure et du retour. Ça donne parfois le sentiment de se trouver dans une pièce à haut voltage. À cause de l’ossature très mélodique, ce qui peut parfois passer pour un mur de son à des niveaux sonores élevés devient très musical à des volumes plus bas. » Il commente d’ailleurs cette concession de baisser le volume : « La musique sur laquelle nous travaillons en ce moment n’est d’aucune façon une musique d’ambiance, mais elle n’a pas pour autant vocation d’être jouée très fort, ce qui s’avère d’ailleurs pratique, vu que beaucoup de lieux de diffusion et de casques d’écoute bon marché ont de la difficulté à reproduire une musique aussi extrême. C’est aussi plus facile de faire des sets plus longs, le son très physique pouvant être épuisant, j’ai d’ailleurs failli m’évanouir plusieurs fois durant des performances à cause de la pression sonore. »

 

>>ÉCOUTER LA PERFORMANCE D'AUN À MUTEK 2010 - MUTEKLIVE050<<

>>ENTREVUE VIDÉO INTERVIEW AVEC AUN<<

 


Eric Hill dirige une boutique de disques, vénérable institution, à Fredericton, Backstreet Records. Il contribue depuis plusieurs années au magazine Exclaim! et réalise un podcast bimensuel de musique expérimentale intitulé Surgery Radio. Il est également commissaire de la Surgery Series for Gallery Connexion de Fredericton.

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