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Une vision persistente

Festival bien établi à Toronto, Images (culture contemporaine de l’image en mouvement), célèbre sa 24e édition ce printemps

Jonny Dovercourt - 22 décembre 2010
Une vision persistente

Durant les trois dernières décennies, le Festival international du film de Toronto (TIFF) a attiré à lui seul toute l’attention médiatique, publique et financière de la ville. Cette prédominance étouffante est ce qui a poussé un collectif d’artistes œuvrant dans les domaines de la vidéo et du film a créé le Images Festival. C’est aujourd’hui l’une des institutions les plus actives sur la scène culturelle indépendante pour ce qui est de la promotion de l’image animée, mais aussi l’une des plus ouvertes dans ses modes et formats d’expression. Émergeant à une époque où le terme « alternatif » avait vraiment un sens, Images, en tant que festival du film alternatif, s’est fait le porte-étendard de ce format d’expression.

« Il fut créé en 1987 par Northern Visions, un collectif d’artistes torontois qui œuvraient dans les domaines du film et de la vidéo, » raconte le directeur exécutif, Scott Miller Berry, lors d’une entrevue à leur bureau du 401 Richmond, un entrepôt réinvesti en quartiers généraux de nombreux groupes d’artistes. « À l’époque, il n’y avait qu’un seul festival à Toronto, le festival des festivals, connu aujourd’hui sous le nom de FIFT. Beaucoup trouvaient qu’il ne représentait pas suffisamment les réalisateurs locaux, les femmes, les gens de couleur, les lesbiennes, les gays… et ils se sont dits qu’il y avait là une place pour l’alternative. Également, même si ça peut paraître dur à croire, au début des années 90, les festivals du film ne présentaient que des films. Donc dès le début, nous avons appareillé films et vidéos. »

Au fil des années, il s’est tissé une sorte de réseau des « arts médiatiques » à Toronto. Le festival Images, qui a lieu chaque printemps, en est la vitrine annuelle mais sans en être l’étiquette parfaite puisque la diversité de ce qui s’y présente : films, vidéos, nouveaux médias, installations, performances et bien plus, dépasse les frontières du terme. Par contre, ce qu’est vraiment le festival c’est un produit, et un connecteur continu, d’une autre facette, encore méconnue, de la scène culturelle torontoise : sa communauté CAA (centre d’artistes autogéré). Les galeries contemporaines comme A Space et YYZ ont vu le jour dans les années 70, lors du mouvement pancanadien qui a permis aux artistes de profiter de subventions afin de créer leurs propres organisations et ainsi de soutenir et développer les arts contemporains.

« Il existe vraiment une famille Images, » explique Berry, qui travaille à titre de directeur exécutif depuis 2005. « Toutes ces personnes nous nourrissent de leurs idées et de leurs contacts, il y a également cette belle connexion générationnelle entre les fondateurs, l’ancien conseil d’administration, l’ancienne équipe et les artistes. Des gens qui ont participé à la 1ère ou 2e édition continuent encore de nous envoyer des trucs, ce qui est quand même incroyable 24 ans plus tard. »

 

 

Si le format du festival a quelque peu évolué – la programmation originelle 100% canadienne s’est au cours des années ouverte à la mixité – selon Berry, le mandat, lui, est resté essentiellement le même. « Nous avons toujours soutenu les artistes qui poussent les limites de la forme et/ou du contenu. Nous avons toujours soutenu les travaux politique, difficile, audacieux… des trucs assez extrêmes, et qui autrement, tomberaient aux oubliettes. Donc si évolution il y a, il s’agit seulement d’une expansion pour inclure les performances live, les installations et les nouveaux médias – peu importe ce que c’est. »

En l’espace d’une décennie, Images est devenu bien plus qu’un festival du film. Son programme On Screen n’est d’ailleurs plus qu’un élément accompagnant sa série d’installation Off Screen, et sa série de performances Live Images est à présent l’une des plus populaires et attendues. Lancée en 2003, Live Images était à l’origine l’association de film ou d’œuvres visuelles avec des musiciens talentueux comme Tom Verlaine (de la formation Television), GUH, The Shalabi Effect, Aki Onda, Susie Ibarra & Lori Freedman, Thomas Köner, The Valerie Project, Cloud Eye Control, et Atsuhiro Ito, qui, en 2006, a offert une prestation mémorable en jouant de l’Optron, une ampoule fluorescente émettant des sons, qui aveuglait et assourdissait le public. Pourtant, Live Images n’est pas à proprement parlé de la musique, le programme embrassant toutes les formes de performances live. Le programme 2010 incluait même une présentation intitulée No Images, dans laquelle les conservateurs Christof Migone et Jacob Korczynski présentaient dans l’obscurité la plus totale, les performances live d’Alexis and Mary Margaret O’Hara, Ryan Driver, Alex Snukal et bien d’autres. Même les panneaux de sortie étaient éteints.

Cela prend tellement de volonté d’aller à l’encontre de catégories que l’on a soi-même définies – un festival du film présentant un évènement sans projections ni éléments visuels, si ce n’est les images qui, dans ce cas-là, dansaient sur la rétine du spectateur – mais c’est ce qui permet à Images de maintenir sa position avant-gardiste. Ceci dit, il y a quand même une part de risque à offrir des travaux aussi innovants et provocants. Celle de se faire étiqueter un peu trop facilement : expérimental, avant-garde, abstrait, film d’art, vidéo d’art (notez l’emploi du mot « art » dans le sens de sort). Personne à Images ne semble d’ailleurs très à l’aise avec aucune de ces étiquettes.

« Je pense qu’il y a une institution des festivals du film et une institution de « l’avant-garde », et de notre côté, il y a un effort de concertation pour développer le sens de chacune, » dit le directeur artistique, Pablo de Ocampo. « C’est une manière de voir les choses, si tu regardes un film ou une présentation ou une installation, et que ta première réaction naturelle est « ce n’est pas pour Images », alors peut-être que tu devrais le regarder à nouveau. Si le public quitte le spectacle en se demandant « Mais c’était quoi ce truc? Pourquoi est-ce qu’ils nous ont montré ça? », alors nous avons fait du bon travail. On veut le garder sous tension. Je pense que c’est un bon moyen pour prolonger la discussion. »

 


S’il y a un fil directeur qui court à travers l’ensemble du programme d’Images, c’est peut-être la non-narration – ou du moins, pas le genre de narration bateau où un garçon rencontre une fille qu’on retrouve dans les films grand public. De Ocampo n’est pas forcément d’accord avec cette appréciation, mais il raconte toute de même cette histoire : « L’un de nos co-présentateurs à Inside Out [le festival du film gay et lesbien de Toronto] était justement en train de co-présenter son programme quand il s’est exclamé : « Le reste d’entre nous est jaloux parce que vous, les gars, vous pouvez faire ce que bon vous semble ! » Nous avons envie de montrer un film narratif, nous montrerons un film narratif. Et si on a envie de montrer un film qui dure neuf heures sans aucune forme de narration, nous le montrerons aussi. »

Si elle n’a pas peur de bousculer les conventions du courant traditionnel, l’équipe d’Images est un peu plus frileuse quant à la fétichisation du format qu’affectionne particulièrement l’intelligentsia des artistes dits « expérimentaux ». Il y a beaucoup trop d’attention aux détails techniques, au détriment du talent artistique, selon De Ocampo. « Je m’en fous que tu tournes un film en Super-8, que tu fasses une danse, si tu composes pour un orchestre de chambre… Est-ce que c’est bon ? Est-ce que j’ai envie de m’asseoir et de regarder ? Le mode de création, je n’en ai strictement rien à faire. Bien sûr, des fois ça peut être intéressant. « Voici le film, il possède un circuit numériquement codé SMPTE accolé à l’audio, et ça entraîne un ordinateur et huit chaînes de son multicanal … » Ok, mais tu vois, c’est d’un ennui mortel ! »

Si cette honnêteté rafraîchissante semble être inhabituelle à Toronto et son bon vieux comportement passif agressif – mes excuses au reste du Canada – c’est simplement parce que les membres de la direction d’Images sont (gloups!) Américains. Berry a grandi à Détroit, pendant que De Ocampo déménageait à Portland, Oregon, où il s’est impliqué dans la scène punk rock et dans les festivals de films indépendants. Ils se sont joints à Images en 2007. Le statut d’étranger du duo lui a permis de jeter un regard nouveau sur la scène artistique de Toronto.

 

De gauche à droite : Pablo De Ocampo (Directeur Artistique), Jacob Korczynski (Programmateur) et Scott Miller Berry (Directeur exécutif) à la conférence de presse 2010 (photo par Henry Chan).


« C’est la scène qui m’a emmené ici » explique Berry. « Je vivais à New York et j’ai rencontré des gens de Toronto. J’y suis ensuite allé pour Splice This! (le défunt festival de films super-8). Je me suis dit : wow! Il y a tellement de films à voir, qu’est-ce qui se passe? La scène culturelle gérée par les artistes, cela n’existe pas aux États-Unis. J’étais complètement intrigué par ce concept. Des artistes qui gèrent des festivals de films, des galeries ou qui participent à la scène musicale – wow, c’est tellement radical! La scène torontoise est riche et hyperactive, pourtant elle est divisée en faction et est compétitive de manière amicale et diplomatique, ce qui est très Canadien. C’est à la fois un compliment et une critique. Je pense que le système de financement est incroyable, mais il crée un certain état d’aide social, avive cette compétition tacite et suscite les attentes des artistes admissibles. Ce que je n’aime pas non plus [dans la demande de subventions] est ce concept que les idées arrivent avant l’argent et que si l’argent n’arrive pas, alors les idées meurent. D’où je viens, au sein de collectifs d’artistes de Détroit et New York, une idée, c’est idée. Une fois comprise, il ne suffit que de la faire germer et tu le fais toi-même. Mais en même temps, à Images, comme dans tout organisme artistique sans but lucratif dans ce pays, on peut faire tout ce qu’on veut parce nous recevons le soutien nécessaire pour le faire. C’est fantastique! »

Voilà le pour et le contre des institutions culturelles canadiennes – la liberté institutionnalisée. Les institutions fournissent à la scène la stabilité nécessaire pour continuer, mais sans idées nouvelles ni point de vue externe, elles peuvent aussi engendrer l’inertie. En refusant la catégorisation et en défiant les définitions, le Festival Images demeure l’une des démonstration culturelle les plus vibrantes – même s’il faut noter qu’il n’a pas de domicile fixe – de Toronto, la ville étrangement ineffable. N’essayez simplement pas de décrire le type de festival qu’il s’agit.

« Je crois qu’il est presque impossible de résumer Images en une phrase » explique De Ocampo. Chaque année lors de la création du matériel promotionnel nous avons cette discussion – l’année dernière le slogan était : Promouvoir la culture contemporaine de l’image en mouvement – mais, qu’est-ce que ça veut dire au juste? Au début, ça sonnait bien, mais maintenant je ne comprends pas ce que cela veut dire. J’y pense en terme de films et de vidéos faits par des artistes. Nous présentons ce que les artistes ont à présenter. On ne sait jamais ce qu’il y a dans la boîte des dossiers de présentation. »

 


Le Festival Images a récemment complété sa tournée Images autour de l’Asie qui mettait en vedette des projections de l’Inde, l’Indonésie, la Corée, la Malaisie et la Thaïlande. Le 24e Festival Images se déroulera du 31 mars au 9 avril 2011 à Toronto. Pour plus amples informations, visitez :  www.imagesfestival.com

Jonny Dovercourt est le pseudonyme du natif de Toronto Jonathan Bunce, musicien, rédacteur, organisateur et « communard à vélo » (Don Cherry, 2010). En 2000, il cofonda la série musicale hebdomadaire Wavelenght et est actuellement le Directeur artistique de la Music Gallery, un centre de diffusion des nouvelles musiques (un organisme ARC fondé en 1976). Depuis 2006, les deux organisations ont collaboré avec le Festival Images dans le cadre du programme Live Images.

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