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Retour vers les futuristes

Avec La Chambre des Machines, Nicolas Bernier et Martin Messier, tirent des musiques nouvelles de leurs « machines à bruits » inspirées de Russolo.

Deanna Radford - 19 janvier 2011
Retour vers les futuristes

En 1913, dans une société nouvellement industrialisée à la veille de la première guerre mondiale, l’artiste italien Luigi Russolo signe L'Art des bruits, manifeste futuriste qui esquisse les prémices d’un renouveau de la critique et de la création musicale. Moins d’un an plus tard, ces théories se concrétisent sous la forme de l' intonarumori, véritable « machine à bruit », que Russolo dévoile au cours d’une série de concerts donnés au Colosseum de Londres (1). Le manifeste rejette « la préférence héritée pour l’harmonie en faveur de chefs d’œuvres dissonants qui nous font la sérénade au quotidien, sans que nous en soyons nécessairement conscients » et célèbre « les portes à coulisses des magasins, le brouhaha des foules, les tintamarres différents des gares, des forges, des filatures, des imprimeries, des usines électriques et des chemins de fers souterrains » (2). S’emparant des croyances populaires et des conventions en matière de musique et de beauté, Russolo pose les bases du bruitisme, genre quasi intrinsèquement lié à la musique électronique. Pour Russolo, « les mouvements rythmiques d’un bruit sont infinis » (3)

Avance rapide jusqu’en 2010 où Nicolas Bernier explique la relation entre son projet La Chambre des Machines et Russolo : « Nous ne dirons pas que nous sommes les enfants de Russolo. Même si nous le sommes tous un peu, car il est parmi les tout premiers à avoir fait de la musique à partir de bruits, de bruits de machines. Mais aujourd’hui, d’un point de vue politique… nous ne pouvons pas vraiment nous apparenter à lui. Il vivait à l’ère fasciste, lors de la première phase d’industrialisation. Ce que nous faisons n’a peut-être pas de dimension politique mais une dimension sociale et c’est presque la situation que Russolo décrivait, il parlait d’utiliser la machine. La machine d’aujourd’hui, c’est l’ordinateur, c’est notre machine. » Les sons de Bernier et Messier sont générés par un programme et des objets trouvés comme des ressorts, manivelles, horloges et des instruments tels que maillets et archets. Et c’est « beaucoup plus intéressant qu’un ordinateur », affirme Bernier.

 

 

Retour en arrière, de quelques années, Bernier demande à son ami de longue date, Alexandre Landry, entrepreneur et ébéniste, de créer leur premier intonarumori. « Il n’appartient pas au milieu artistique mais dès qu’il finit sa journée de travail, il file dans son sous-sol et il est super. Il a une belle sensibilité artistique. En fait, pour le premier [intonarumori] nous avons fait beaucoup d’aller-retours. Il a créé la première machine pour le spectacle que j’ai donné au Mois Multi à Québec. Il a pratiquement carte blanche, car ni Martin ni moi ne sommes très manuels. »

Martin Messier confie qu’avant la création du second intonarumori, il a fait « une performance solo avec de vieilles horloges alors que Nicolas avait la machine. » Pendant que Messier et Bernier proposaient La Chambre des Machines à des festivals, Landry a dû produire la seconde machine en très peu de temps. Depuis son arrivée et en l’espace d’un an, Bernier et Messier se sont produits à MUTEK 2010 et d’autres festivals de renom tels que le Sonar à Chicago et Barcelone et le Transmediale de Berlin.

Machines ouvertes ou fermées, Landry, Bernier et Messier ont longtemps débattu. Pour Bernier, « L’idée de base derrière la création d’une nouvelle machine était qu’elle soit ouverte. Quand on pense aux machines de Russolo et à nos machines, les ordinateurs, le parallèle est très amusant. Ses machines étaient déjà fermées et on ne pouvait voir à l’intérieur. Aujourd’hui, c’est la même chose lorsque nous allons à des concerts de musique électronique; il y a une machine, l’ordinateur. Nous entendons des choses mais ne savons pas comment le son est produit. »

 

 

Le duo décrit son travail comme « une construction sonore au carrefour de l’acoustique et de l’électronique ». Bernier et Messier tirent leur inspiration des traditions musicales et des courants contemporains fusionnant de manière visionnaire, tel le reflet infini d’un miroir dans un autre, les concepts anciens et novateurs. La composition de La Chambre des Machines se base aussi sur la rencontre de l’ouverture et de la fermeture, du numérique et de l’organique et les techniques de jeu innovatrices qui en découlent. Avec d’une part l’ordinateur portable pour produire des sons digitaux, de l’autre les objets trouvés et les instruments de musique traditionnels, les intonarumori conçus par les artistes montréalais sont des itérations modernes, des réappropriations, de ceux de Luigi Russolo. Contrairement à celles de leur précurseur, qui occultait les entrailles de ses machines, ou à l’ordinateur qui est une machine fermée, les machines de la Chambre sont ouvertes, transparentes, tout comme l’est la vision d’ensemble.

Éclaircissant les procédés créatifs derrière La Chambre des Machines, Bernier explique cette dichotomie entre tradition et nouveauté : « Ce qui est important pour moi, c’est l’objet. Je suis attiré par l’ancien; je suis féru d’antiquités et quand les antiquités émettent des sons, je suis super excité ! Et c’est parce que tout mon processus créatif est tellement… Il a quelque chose de tellement virtuel. Tu es face à ton ordinateur, ta musique est dans un dossier, quand tu veux envoyer ta musique à un ami, tu l’envoies par internet et tu en reçois aussi. Et tout ça, tu l’as fait avec un seul et même objet. » À propos de son projet avec Simon Trottier (de Timber Timbre, nominé au Prix Polaris), il confiait : « C’est fondamental pour moi de regarder le passé et le futur et d’essayer de trouver un moyen d’être intemporel. » Peut-être ce constat peut-il aussi s’appliquer à La Chambre des Machines?

 

 

Ayant chacun signé plusieurs compositions pour la danse et le théâtre, ils utilisent ces expériences pour enrichir leur canevas sonore. « Bien entendu, nous sommes influencés par les spectacles de danse et de théâtre que nous voyons ou sur lesquels nous travaillons. Ça explique peut-être que nous ne nous concentrons pas uniquement sur la note juste au moment juste mais aussi sur le geste. Que la dimension spectacle soit si importante pour nous. Nous nous concentrons vraiment sur le son mais l’aspect performance est très important sur ce type de projet. Ce sont des petites choses, comme comment prendre mes horloges de telle manière que le public puisse le voir… Comment utiliser son corps – ce n’est pas une chorégraphie énorme, mais ce sont des petites choses, auxquelles on pense de manière à faire la différence visuellement. » expliquent-ils. Lorsqu’ils jouent La Chambre des machines, Messier et Bernier sont en totalement immergés dans l’expérience, qui provient autant de sources digitales que tactiles et physiques. Ils entretiennent une relation active avec les intonarumori derrière lesquels ils se trouvent. Grâce aux machines ouvertes, qui expose sans gêne la source du bruit, Bernier et Messier échange avec le spectateur tant sur le plan de l’intime, de l’organique que sur un plan plus large quand ils ajoutent la vidéo. Ils créent ainsi un univers totalement immersif pour les artistes et le public.

 

 

Bernier confirme que la danse et le théâtre ont eu « 100% d’influence. Travailler en danse et en théâtre et voir tout ce que les gens font … c’est juste un autre monde, vraiment. Et ça pour moi, qui suis musicien, un gars de son… Voir comment ils construisent les choses, comment ils pensent au mouvement, à la lumière m’a permis de développer cette sensibilité. »

Et Messier d’ajouter : « Des fois, les gens me disent que ce que je fais est théâtral mais je réponds – Non c’est de la musique, je fais juste un peu plus attention à mes gestes que vous. Et ce n’est pas parce que j’agis comme ça et pas vous que je fais du théâtre. Nous sommes avant tout des musiciens. Même si nous souhaitons intégrer la lumière et toutes ces choses, nous pensons toujours en tant que compositeurs. »

Que ce soit l’intégration d’éléments de théâtre et de danse ou la programmation digitale, Messier et Bernier montrent une certaine aisance dans l’approche de la composition et de la préparation de leur travail. « J’ai beaucoup appris de la programmation. En effet, ça aide quand on a une idée de savoir que : – ok maintenant on a un problème, comment puis-je le résoudre? – Et ça peut s’appliquer à tout ce qu’on fait, pas juste à Max-MSP, ça marche aussi lorsqu’on compose ou lorsqu’on veut que ce mécanisme fasse un son particulier. Comment puis-je arriver à ça? »

Dans l’esprit des brouhahas de gares, des forges et des chemins de fers souterrains de Russolo, Nicolas Bernier et Martin Messier intègrent une large palette d’influences et de sources sonores à leur composition. Quand on lui demande la place du bruit dans sa musique, Bernier répond: « C’est très bizarre j’ai l’impression que maintenant la mode n’est plus aux sons électroniques mais de plus en plus aux sons organiques. Et je me dirige de plus en plus vers les tons et les bruits. Le bruit est vraiment important dans nos vies. Oui, les bruits sont vraiment importants. Le bruit fait partie de nos vies! Il fait partie de notre quotidien! »

 

>>ENTREVUE VIDEO AVEC BERNIER+MESSIER<<

>>PODCAST BERNIER+MESSIER<<

 


Pour plus d’informations sur les performances de La Chambre des Machines en février et mars prochain, visitez:

www.lachambredesmachines.com
www.nicolasbernier.com/ 
www.mmessier.com/ 

Notes de bas de pages 1 et 3:

Russolo, Luigi, L’Art des bruits, textes réunis et préfacés par Giovanni Lista, bibliographie établie par Giovanni Lista, Lausanne : L’Age d’Homme, 1975

2: Lanza, Joseph. Elevator Music: A Surreal History of Muzak, Easy-Listening, and Other Moodsong. New York: Picador, 1994. p.15.

Deanna Radford est pigiste et auteure à Montréal. Son blog est à l’adresse suivante: http://deannaradford.blogspot.com/

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