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La folie des grandeurs

Geodezik, compagnie multimédia montréalaise, fait exploser le spectacle

Robyn Fadden - 17 février 2011
La folie des grandeurs

Tout ce que l’on invente est vrai, sois en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. – Gustave Flaubert

 

Si Geodezik se définit comme une compagnie multimédia, elle repousse certainement les limites de ce domaine avec la production vidéo de shows spectaculaires pour le Cirque du Soleil, The Killers, Justin Timberlake, le spectacle de Cher au Ceasar’s Palace de Las Vegas, ou encore, à plus petite échelle, pour Mutek. Fondée en 2005 par Jimmy Lakatos, Mathieu St-Arnaud, Raymond Saint-Jean et Olivier Goulet, Geodezik conçoit des systèmes de diffusion vidéo tant pour des installations d’art publiques permanentes que pour des spectacles de grande envergure, englobant les critères et contraintes techniques de chaque projet dans une vision créative toujours à l’affût des nouveaux élans de la culture pop.

Parmi ces artistes qui créent des expériences immersives, l’usage même du terme suscite le débat – trop facile pour certains, érodé, fourre-tout, ne rendant justice ni à la théorie ni à la pratique de quelque forme d’art que ce soit pour d’autres, et ce sans même s’avancer à propos des processus techniques et créatifs sous-jacents. Toute cette technologie, cette recherche, ces heures de travail instillées par Geodezik dans de spectaculaires projections vidéo 3D aussi grande que des stades récoltent comme réaction la plus répandue des « Ouah » ou des « Oh, ça c’est vraiment cool! », pour les plus érudits.

Et c’est très bien ainsi, c’est un des buts avoués de Geodezik, rendre un bon moment encore meilleur, sûrement une réminiscence de leur culture rave des années 90. Pour ce faire, ils construisent d’incroyables vidéo-scénographies, à gros budgets, des structures de la taille d’un immeuble de plusieurs étages, entièrement synchronisées avec la musique et toute l’action scénique. Un spectacle somptueux qui ne ressemble en rien au monde réel mais qui y existe néanmoins et en affecte même la perception que nous en avons. C’est à ce niveau, dans le champ de la pensée et de la pratique artistique, que Geodezik fait naitre des visions extravagantes ou simplement étranges et les matérialise grâce à une technologie novatrice, une aptitude sans faille à résoudre les problèmes et des idées audacieuses de son cru.

 

Pink

 

Les Feux de la nuit // Bright lights, big city

On pourrait conter l’histoire de Geodezik – les personnes impliquées, les idées que la compagnie a dépassé, son essor dans de multiples directions – de différentes façons: en partant des petits mais sémillants débuts de l’entreprise, ou de son mitan riche et plein de célébrités ou encore de là où se trouve Jimmy Lakatos, cofondateur, producteur et chef de la R&D, c'est-à-dire un pied dans le futur. Comme il en a toujours été, au dire de tous.

« Quand j’ai commencé, en 1985, alors que j’étudiais en arts visuels à l’Université de Montréal, j’avais ce besoin de créer des projections », confie Lakatos. « J’aimais vraiment installer des trucs et créer un environnement immersif en utilisant la photographie et la sculpture. J’ai commencé à travailler avec des rétroprojecteurs et des projecteurs 16 mm – la projection vidéo n’existait pas à cette époque-là à Montréal. » Sa première « production à grande échelle » était une projection du Sang d’un poète de Jean Cocteau sur la façade d’une vielle église proche du centre ville de Montréal. Il avait placardé quelques affiches à travers la ville et amené son équipement – un projecteur et un générateur empruntés à la ville de Montréal – à vélo. Un public de six personnes s’était déplacé.

Une des malédictions des précurseurs, où que ce soit, est qu'une fois mises en oeuvre, leurs idées sont accueillies avec une sorte d’indifférence confuse. Une autre est que lorsque ces idées deviennent populaires, si tant est qu’elles le deviennent, elles perdent l’aura d’étonnement dont elles étaient empreintes pour se faire usurper par la culture populaire jusqu’à en devenir des lieux communs, prises pour acquis. L’émerveillement meurt en quelque sorte. L’avantage d’être un précurseur est d’être en mesure de susciter de nouvelles idées toutes aussi stupéfiantes.

« Mon objectif était juste de montrer ceci [ le Sang d’un poète ] aux gens. Prendre un contenu vraiment beau et le réinterpréter grâce à un nouveau support. Ça a été le début de ma quête de nouveaux écrans, » explique-t-il. « Tout ceci était pour moi très intuitif. C’était le début des projections vidéo et je savais que ce projet était aussi un constat quant à la direction que j’allais prendre – j’espérais juste en apprendre de plus en plus sur la création de contenus. »

Par la suite, Lakatos a appris la retouche vidéo et acquis d’autres compétences techniques chez PRIM, centre voué à la recherche et à la création multidisciplinaire, tenu par des artistes. Puis, au début des années 90, la compagnie de théâtre Espace Go a acheté deux projecteurs vidéo (à un prix totalement prohibitif pour la plupart des artistes solos) et Lakatos a mis en place le pan vidéo du show à l’oratoire St-Joseph, s’auto-proclamant l’un des seuls techniciens vidéo de sa trempe en ville.

« Qu’est ce qui a commencé au début des années 90 à Montréal? » demande-t-il : la scène rave, n’est-il pas difficile de deviner à ce stade. Lakatos relate cette histoire sans nostalgie aucune pour l’apogée de ces fêtes dans des hangars désaffectés, mais souligne l’engouement ambiant à l’époque face aux nouvelles interactions possibles entre arts, technologies et divertissement. Non seulement, l’Underground permettait-il d’expérimenter mais c’était presque un pré-requis, il ne demandait qu’à être surpris.

 

Jimmy Lakatos fondateur de Geodezik

 

Alors que les partys grandissaient, Lakatos collaborait avec de plus en plus d’artistes, de techniciens et de musiciens, les montages multimédia devenaient de plus en plus élaborés – avec de nombreux projecteurs et des decks VHS, un équipement qui remplissait des camions entiers et prenait des jours à monter. Sans aucun modèle sur lequel baser leur travail et adhérant pleinement à la nouvelle “esthétique rave” – ces formes abstraites s’auto-émulant, synchrones à la musique -, Lakatos et son équipe sont devenus professionnels grâce à une suite d’essais et d’erreurs.

« Puis, nous avons essayé de recréer ce qu’Alain Mongeau [ami et directeur – fondateur du festival Mutek] avait vu en Australie, où les artistes créaient des Zones autonomes temporaires, » raconte Lakatos, « ces espaces ont été, pour moi, à l’origine de l’idée de mettre en place une approche multimédia où chacun apporterait son savoir faire, de manière à produire une sorte de super événement qui aura la danse pour élément central mais où nous pourrions aussi créer et chercher de nouvelles idées et les partager avec de nouveaux publics. C’était une période riche en défis mais nous y prenions beaucoup de plaisir. »

En 1997, Mongeau prit en charge le volet Media Lounge du Festival international du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal (FCMM) – sorte de balbutiement pré-Mutek (festival qui débute en 2000). Le Media Lounge s’intéressait aux musiques électroniques et aux arts médiatiques, dévoilant déjà les travaux hi tech de Lakatos. En 2005, alors que Mongeau développe le nouveau festival, Lakatos se dirige vers la télévision et s’associe avec Raymond Saint-Jean pour produire le système de diffusion vidéo de Delirium, le premier spectacle du Cirque du Soleil mêlant vidéo et multimédia. Cela marque le début d’une nouvelle ère pour Lakatos et ses collaborateurs : cette année-là Geodezik naît officiellement cette année-là.

 

>> LIEN POUR LA VIDÉO DE DELIRIUM <<

 

Le pouvoir de traitement

En mathématiques, une géodésique est le chemin le plus court entre deux points sur une surface courbe, en l’occurrence la surface de la Terre. Le travail de Lakatos consiste à tracer cette ligne entre l’idée et le produit concret, sans se perdre dans le processus. Pour ce faire, il doit reconnaître le talent et le laisser aller dans des directions inattendues, déroulement propre aux processus créatifs très demandant techniquement.

« La technique évolue si vite que personne ne peut suivre, être au courant de tout et tout savoir. J’ai besoin d’une équipe pour pouvoir tout saisir », dit-il. En 2000, il s’associe à Mathieu St-Arnaud, un jeune whiz, développeur de programmes (faisant partie de son équipe Synergie). « Nous avons développé notre propre style et avons commencé à travailler avec la télévision à Montréal, où l’on réclamait ce style [de vidéo-scénographie]. Les systèmes du monde de la vidéo commençaient à se complexifier – des multi-projections en réseau sur beaucoup de serveurs – nous étions au tout début de cette ère. » Avec l’arrivée du projet Delirium, Lakatos a embauché Olivier Goulet, aujourd’hui président de Geodesik, comme directeur technique et deux développeurs – qui sont aujourd’hui à la tête de VYV, société qui a développé un logiciel révolutionnaire destiné à faciliter les projections vidéo 3D à grande échelle.

Le Cirque s’est avéré être le sésame vers d’autres projets de grande envergure, parmi lesquels la conception vidéo pour la tournée Future Sex/Love tour de Justin Timberlake – incluant tournage, montage en-ligne,intégration FX de vidéo captée en direct et des effets vidéo en temps réel sur des écrans circulaires (un challenge et un joli coup comme le confie Lakatos), d’autres projets avec le Cirque, dont la sphère vidéo géante pour ZAIA, le concept de “chef virtuel” pour Kent Nagano et l’Orchestre Symphonique de Montréal, la vidéo-scénographie de nombreuses remises de prix, spectacles de danses et de théâtres.

 

>> LIEN POUR LA VIDÉO D'OSM <<

 

Au fur et à mesure de ces projets, Lakatos embauche les différents talents qu’il croise et forme l’équipe actuelle de Geodezik. « Timberlake, c’était le début des spectacles qui placent l’artiste au centre des projections, qui l’en encerclent. Ça devenait la manière de faire. » Plus les projets se multiplient plus les partenaires jouent sur leurs forces respectives, Goulet produit les spectacles américains, avec Gabriel Coutu-Dumont, aujourd’hui codirecteur de production avec Etienne Cantin. Lakatos prend en charge l’exploration de nouveaux marchés du divertissement, avec un intérêt particulier pour l’éducation.

« Nous développons des outils [avec Alex Burton d’Artificiel] pour créer des espaces où l’éducation est primordiale, tout en travaillant avec un grand nombre de technologies. J’ai délaissé le monde du divertissement pur pour revenir vers un endroit plus riche de sens, et bien entendu, toujours aussi divertissant. »

Lakatos a produit des événements pour Montréal en Lumière et Mutek, comme la collaboration de diffraction de la lumière sur des matières réfléchissantes en temps réel avec le duo de musiciens allemands Non Standard Institute (NSI). Plus récemment, il a dirigé Projections monumentales, une installation lumineuse sur la façade de l’Église St-Jacques du pavillon Judith-Jasmin de l’UQAM. Évoluant au courant de l’hiver, ce projet se veut un véritable laboratoire expérimental et offre à divers concepteurs la possibilité de réaliser une œuvre vidéo en utilisant un espace public comme toile 3D, grâce à un système de numérisation 3D, capable de reproduire les contours de l’église.

 

Photo de Martine Doyon

 

Les révolutions digitales

Lakatos ne revient pas néanmoins à son point de départ artistique. Le succès de Geodezik repose sur une communauté de producteurs, de designers et d’artistes qui travaillent ensemble, en parallèle. Créant toujours des spectacles immersifs, la compagnie continue d’approfondir cette notion, se demandant comment être inclusif dans l’immersion et comment les utilisateurs peuvent avoir un impact direct sur la production, en faire réellement partie.

« À mes yeux la culture digitale est presque consommée – nous vivons dans un monde digital, » affirme-t-il. « Nous devons maintenant créer des outils et des événements qui répondent à cette réalité… des festivals de l’ère digitale. Ce n’est pas ésotérique, c’est très simple. »

« La notion de savoir en tant que produit me fascine en ce moment, » assure-t-il, faisant référence non seulement à notre relation de plus en plus intime avec la culture digitale – l’informatique mobile, les musiques électroniques, les arts numériques immersifs – mais aussi à l’essor de la diffusion d’idées complexes, particulièrement en ligne. Les conférences vont au delà des disciplines académiques et locales, comme on l’a vu avec la popularité de Ted.com ou Poptech.org, et malgré de déclin de l’édition, la demande en histoires humaines auxquelles s’identifier ne s’est pas évaporée. La surabondance d’informations en ligne n’est cependant pas durable, soutient Lakatos.

« Je travaille sur le concept de philosophie digitale, où nous pouvons donner des outils aux gens pour qu’ils pensent de manière plus efficace, pour réellement débattre de ce qui se passe dans toute cette information qui nous entoure, » dit-il. L’art fait partie intégrante de ce débat lorsqu’il s’agit de notre capacité de création, d’empathie collective et de reconnaissance des vérités individuelles.

Néanmoins l’art ne fournit pas toujours un produit final renversant et facile à comprendre. Cela peut prendre du temps, parfois même des décennies pour l’artiste et le spectateur d’en saisir la signification. Dans l’art, le processus est tout aussi important, voire même plus, qu’un résultat compréhensible. Avec Geodezik, Lakatos voit la possibilité pour le processus et le produit de se fondre, tout en maintenant leur intégrité propre.

« La pureté est la ligne directrice qui permet de livrer la vérité nue de ton travail afin que je puisse me mettre à l’endroit juste pour le recevoir et le comprendre » explique Lakatos. En regardant, les artistes d’Artificiel ; Alex Burton et Julian Roy avec qui il collabore, créer leur projet POWEr, il y a vu un équilibre entre pureté artistique et design du spectaculaire: « Au final, il y a deux écoles: l’école du résultat et celle du processus. POWEr, c’est la recherche de nouvelles façons d’extraire les sons d’objets et de créer des relations entre eux… C’est le meilleur moyen de créer une histoire à cet art – ce n’est pas une histoire du design, c’est un moyen de créer un nouveau savoir. »

« Je soutiens les gens qui cherchent et trouvent de nouvelles façons de faire les choses, et ce même si le résultat final en souffre, » ajoute-t-il. « Je sais qu’ailleurs on attend des résultats, bien sûr, donc allons y et faisons vraiment de l’argent avec ça. Puis investissons cet argent dans l’Art, le vrai. »

Ce n’est pas la philosophie la moins sujette à controverse qui soit, mais elle reconnaît que nous devons investir dans ce futur apparemment intangible, et poser des actions concrètes au présent. « Nous devons travailler ensemble pour faire en sorte de continuer à soutenir la croissance sans faire de compromis. C’est une mission à long terme, » affirme l’artiste-concepteur-producteur, très à l’aise de se trouver à ce carrefour. « Et le dernier pas, c’est d’être capable de créer de grands événements pour tous – les puristes, les intérêts commerciaux, les concepteurs, quelque chose de vrai pour chacun. »

http://geodezik.com

 


Photos et vidéos utilisés avec la permission des artistes.

Robyn Fadden aime le son en tant qu’expérience immersive complète, mais il lui arrive aussi de simplement d’écouter de la musique, voir même de danser. C’est donc une bonne chose qu’elle vive à Montréal, où elle écrit (et réfléchit peut-être trop) sur l’art, la culture, la musique, les sciences et leurs interactions multiples.

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