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Mois Multi

Dédié aux arts multidisciplinaires, le directeur artistique Émile Morin nous présente les différentes missions du festival.

Deanna Radford - 30 mars 2011
Mois Multi

 

Il y a à peine plus de 10 ans, de nombreux festivals voués à la diffusion des musiques électroniques et exploratoires - tant émergentes que reconnues – et des arts multidisciplinaires, sonores et numériques, voyaient le jour à travers le Canada. Ancrés dans les expérimentations musicales et artistiques menées au début du 20e siècle, cette vague particulière de festivals se spécialise dans l'art sous toutes ses formes, tant high tech que lo tech.  Parmi ces festivals, on compte notamment le New Forms à Vancouver, send + receive à Winnipeg, Sound Travels à Toronto et au Québec: Elektra, MUTEK, Suoni Per Il Popolo et Mois Multi. Répondant aux besoins des artistes d'avoir un espace de diffusion dédiés à leurs expérimentations, ces festivals font partie intégrante du travail des artistes locaux et nationaux. Opérant avec des budgets étonnamment bas, ces festivals établissent des réseaux internationaux afin d'augmenter les opportunités et possibilités d'échange et de  collaboration entre artistes.

 

Intéressons-nous maintenant au festival Mois Multi de Recto -Verso,  organisme culturel dont la mission, depuis vingt-cinq ans, est de « soutenir et de promouvoir la recherche, la création et la diffusion multidisciplinaires ». Mois Multi est un festival annuel qui célébrera en 2011 son 12e anniversaire. Émile Morin, le directeur artistique, explique que la difficulté première d'un événement multidisciplinaire « … est de rester bon! [rires] Parce que vous savez, je fais ce métier depuis vingt-cinq ans. Je connais le terrain, je connais le terrain québécois, et j'ai vu beaucoup de choses évoluer. Il existe vraiment des jeunes gens très doués, et je crois que pour mériter l'argent que nous recevons, la place que nous avons aujourd'hui, nous devons continuer à faire nos preuves. » Si vous ajoutez ce challenge aux budgets modestes avec lesquels ils « tentent de grandir et d'évoluer » vous obtenez la recette du casse-tête qui donne des insomnies à bien des organisateurs de festivals.

 

Parlant de l'essence même de Mois Multi, Morin ajoute : « Vous devez avoir une raison qui fait que vous devez continuer d'exister, pas une raison qui justifie que vous existiez depuis vingt ans. Si j'avais l'impression de ne plus rien avoir à montrer, je mettrais moi-même la clé sous la porte. »

Photo de Caroline Gagné

 

Définissant un autre élément phare de Mois Multi, Morin explique pourquoi la programmation du festival est baptisée chaque année : « C'est une approche conceptuelle autour de laquelle se rattachent tous les projets. Je pense qu'ils interagissent vraiment les uns avec les autres. » En 2011, le thème est Sonoptique. « Ça parle de l'art hybride. Ce que nous y décrivons, c'est ce dont nous avons fait état au fil des années : cette profonde approche multidisciplinaire qu'ont les artistes. » Ainsi, l'affiche du festival 2011 regorge d'artistes novateurs du Québec et d'ailleurs : Cod.Act, Jean-Francois Cote, Robin Dupuis, Takayuki Fujumoto, Tsuyoshi Shirai and Takeo Kawaguchi, Caroline Gagné, Herman Kolgen, Lemieux/St-Onge/Parent/Tellier-Craig, Philippe Leonard et Else, Martin Messier, OAO, John Oswald, Chris Salter, Atau Tanaka et Adam Parkinson, Takao Kawaguchi, Verdensteatret et Zimoun.

 

Soulignant l'importance de ne pas montrer des travaux high tech juste pour le côté high tech au profit du maintien de valeurs de production et d'innovation, Morin affirme: « La plupart des travaux présentés sont, à mes yeux,  très avant-garde. Certains sont de très nouvelles technologies. Peut-être un peu moins, mais pour moi peu importe, je sens la nouveauté de l'approche, la nouveauté dans la façon de faire et d'inviter le public à s'approcher de l'art... C'est une bonne réunion d'éléments. »

 

Se retournant sur l'histoire du festival, Morin explique l'évolution du multidisciplinaire au sein de Mois Multi : « L'espace que nous avons créé s'est mis en place très vite et est très vite devenu un festival pour les arts numériques et les arts multidisciplinaires. C'est notre façon de le présenter qui a évolué, et nous pensons que le domaine des arts numériques s'entrecroise aisément avec ce que nous appelons arts multidisciplinaires, en ce sens que les artistes travaillent et mélangent les langages et comprennent ce que le langage transmet lorsqu'ils ont un sujet. Ils ont un outil et ils métissent déjà ces langages. » L'art multidisciplinaire est « très fort au Québec – la production de cet entrelacement entre art et média. »

 

Revenons à la programmation du Mois Multi et le nom qu'elle a reçu pour 2011 : Sonoptique (l'an dernier, c'était Ahr.ki.tek.to.nik). Émile Morin et son équipe aiment à penser « l'art tel une expérience » : « nous ne présentons pas uniquement des travaux immersifs au sens propre du terme », « mais nous pensons que le public retire une expérience très forte de ce qu'il voit, de ce dont il est témoin, et c'est tout autre chose que d'être face à une œuvre au musée. Nous aimons y penser ainsi. Et Sonoptique, c'est ça. Nous proposons une immersion. Mais pas une immersion au sens d'art immersif en permanence mais bien dans le sens où le public s'immerge dans ce qu'il voit, ce qu'il pense lorsqu'il est ici et c'est cette expérience qui rend les projets que nous faisons très spéciaux. Nous essayons de faire en sorte de les surprendre [le public] et de créer les conditions optimum pour qu'ils puissent être avec nous au cœur de l'œuvre. »

 

 

DIFFERENT TRAINS

 

Développant le concept de Sonoptique, Morin explique que la notion d'immersion contribue à « créer de nouveaux paramètres de présentation. » Il dit : « C'est une expérience à la fois visuelle et auditive. C'est un élément fort de l'événement cette année. Très souvent les artistes, consciemment ou non, font référence au cinéma, d'une manière ou d'une autre – aux mécanismes du cinéma. C'est ce dont Sonoptique fait état. Si vous parliez de [Herman] Kolgen, c'est du nouveau cinéma. C'est une nouvelle approche. C'est la photo qui se rend au cinéma. Il est assez facile de faire le lien. Si vous parliez de Martin Messier, par exemple, et ses huit vieilles machines à coudre qui constituent un orchestre – en y regardant bien, c'est en lien avec les mécaniques du projecteur dans le cinéma tel que nous le connaissons. Son rythme, sa mécanique. C'est ça que les gens apprécient. Il y a donc un lien, même s'il n'est pas direct. Pour moi, il y a aussi l'espace sonore fort, cette spécificité, un espace à l'intérieur duquel vous vous trouvez. Au fil des ans, je suis toujours fasciné par l'expérience que procure le fait d'aller au cinéma. Nous sommes captivés, même si c'est un mauvais film, nous croyons presque à tout. C'est dans nos gênes à présent, je ne sais pas ce qui s'est passé, mais c'est là. »

 

Cette année, Mois Multi a collaboré pour la première fois avec L'Orchestre Symphonique du Québec, à l'occasion de la soirée de clôture, en interprétant Different Trains de Steve Reich, une œuvre de 1988, accompagné par Herman Kolgen à la vidéo. L'œuvre, qui traite de la déportation des Juifs vers les camps de concentration lors de la 2ème Guerre Mondiale, est l'exemple  même de ce qu'Émile Morin avance lorsqu'il décrit l'expérience cinétique. Cette collaboration mêle la forme traditionnelle du quatuor à cordes et les images telles qu'articulées par Kolgen. La propension de cette composition à captiver le public est un exemple poignant du type d'expérience immersive dont parle Morin.

 

Cette collaboration entre Herman Kolgen, Mois Multi et L’Orchestre Symphonique du Québec est un joli exemple de pluridisciplinarité. En créant un espace pour qu'elle ait lieu, quelque chose de nouveau peut voir le jour. En s'ouvrant à diverses communautés pour diffuser des œuvres novatrices, Morin explique sa philosophie : « C'est un peu cliché, mais il est important de penser que l'art devrait être vu par le plus grand nombre. Et je crois que l'art que nous tentons de présenter est celui de notre époque, de cette ère – vous savez, les artistes travaillent avec les outils d'aujourd'hui et c'est ce que nous présentons. Et nous touchons un public toujours plus grand, même des gens qui habituellement ne vont pas au musée, ne courent pas les événements artistiques viennent à nous, et petit à petit nous développons cela. Nous gagnons du terrain. C'est bon pour moi. »

 

TRUE

 

Parlons maintenant de l'expérience des artistes qui sont programmés au festival, Recto-Verso et Mois Multi offrent un programme de  résidences artistiques à l'année dans leur QG de la Méduse à Québec. Ce programme permet à des artistes de développer leurs projets et d'avoir accès à des ressources qui le leur permettent. « Nous avons deux pièces/boites noires, l'une d'elles fait 40 pied par 40 pied et est très haute de plafond, ils peuvent tout y faire, nous tentons aussi de les utiliser comme espace de production. Ainsi, nous nous en sommes servi pour le projet Mue du trio OAO durant le festival. » Pour ce faire, « vous avez besoin d'une très bonne équipe. Nous avons une super équipe. Je veux dire, j'aime vraiment quand un artiste me dit « Vous avez vraiment une bonne équipe ». Ils sentent que nous faisons notre maximum pour présenter leur travail dans les meilleures conditions. C'est vraiment quelque chose de très, très important pour nous. »

  

C'est un processus continu d'invention et d'auto-évaluation, Mois Multi répond, chaque année, au mieux à son environnement, à sa communauté - aux artistes et aux visiteurs. Se donnant à 110% pour chacune des éditions du festival, Morin souligne que : « Chaque année nous nous remettons en question; c'est nécessaire pour continuer à faire ce que nous faisons. Comment pouvons-nous faire maintenant en regard de ce qui se passe autour de nous et des directions que nous souhaitons prendre? Je pense qu'il est très important que chaque groupe comprenne ce qu'il fait et évolue avec le temps, c'est une bonne chose. » Pour conclure, Morin ajoute : « J'espère que le festival nourrit les artistes de Québec et ceux qui viennent de Montréal ou d'ailleurs. C'est l'idée même du festival; ce n'est pas juste pour faire un autre festival mais bien pour nourrir la pratique de la communauté, de quelque manière. Donc tout ça est pour moi très important. »

 


Deanna Radford est une journaliste en freelance vivant à Montréal et qui s'intéresse de manière général à l'art. Voici le lien de son blog : http://deannaradford.blogspot.com

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