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Le chant et la vue

La visualisation de la voix humaine

Stacey DeWolfe - 6 avril 2011
Le chant et la vue

 

Laurel MacDonald est une femme de peu de mots. Peu de mots parlés en fait, chez elle les mots prennent la forme de paroles, et ces paroles sont mises en musique – que celle-ci soit imaginée ou entendue. Sa voix est sans borne et s'élance dans tous les recoins de la pièce, retenue seulement par les limites physiques de l'endroit.

 

Imaginez ceci : un petit récipient d'eau et un compte-gouttes rempli d'encre. Expérience scientifique du primaire, qui permet de comprendre la diffusion. Émerveillés et ravis, nous observons comment en quelques secondes, une seule goutte d'encre bleue imprègne toutes les molécules d'eau. C'est cette image qui vient à l'esprit, lorsqu'on écoute la musique de MacDonald.

 

Maintenant, imaginez : une pièce vaste, lourde du poids de l'anticipation silencieuse, un espace formel, institutionnel, où le silence est loi, un espace étudié pour une réflexion discrète. Puis, une voix féminine émerge de ce silence. Précise et claire, elle plane pendant un moment tel un esprit auriculaire, puis se diffuse lentement vers l'extérieur. Et alors qu'elle décrit ce mouvement, elle est rejointe par une autre voix, puis une autre et encore une jusqu'à ce que ce soient 29 voix, féminines et masculines, qui se joignent au chœur. Mais on ne fait ce décompte que bien plus tard, car c'est au niveau de l'affect – ce ressenti sur la peau et dans les tripes, bien avant que le cerveau n'ait pu analyser ce qu'il est en train d'expérimenter – qu'interviennent les œuvres comme Qui.

 

Photo de Valérian Mazataud

 

À l'origine A Time to Hear for Here (2007), installation sonore qui inclut Qui, a été conçue par le compositeur expérimental John Oswald et commissionnée par le Musée Royal de l'Ontario pour être installée dans la maison des esprits Thorsell (l'atrium) de la récente extension Crystal. Selon les propres termes de son créateur, cette pièce a été inspirée par le désir de « peindre cette chapelle Sixtine contemporaine d'une fresque sonore ». Afin de donner vie à cette idée, Oswald a fait appel à Laurel MacDonald, chanteuse, compositrice et associée de longue date. Ensemble, ils ont collaboré à l'adaptation et l'arrangement du motet original du 15ème siècle, de Josquin des Prés, Qui habitat in adjutorio altissimi et ont travaillé de concert pour enregistrer et mixer les voix des 29 interprètes, qui chantent chacun dans leur langue maternelle.

 

Mais alors que l'œuvre dans sa forme originelle était parachevée, installée et que les visiteurs du musée l'expérimentent encore, MacDonald s'est sentie tenue de mener plus loin le projet. « J'étais tellement amoureuse de la musique », explique-t-elle, en artiste dont le cœur est une des forces de création, « et cette idée revenait sans cesse... j'adorerais faire une vidéo des chanteurs en train d'interpréter ce morceau. » C'est ce qu'elle a fait. 

 

En résulte l'installation vidéo XXIX, qui, avec la bénédiction de John Oswald, a été présentée en première durant la nuit blanche de l'automne dernier à Toronto. MacDonald a produit, ici, une performance vidéo qui est performative dans le sens le plus pur du terme, n'offrant pas d'interprétation ou de thème esthétique à la trame audio. Le public a beaucoup apprécié et lui a même consacré de manière un peu surprenante le prix du public Scotiabank, car le visuel, qui peut parfois sembler redondant en termes conceptuels, offre la possibilité d'observer le fonctionnement du corps humain alors qu'il accomplit l'acte résolument surhumain de produire une musique prodigieusement belle. Ainsi nous sommes témoins du corps comme instrument, observant les vibrations des cordes vocales, les muscles de la mâchoire, le corps comme canal, machine à remonter le temps, transportant ces voix d'un passé lointain vers aujourd'hui.

 

>>VISIONNER L'EXTRAIT DE XXIX<<

 

Beaucoup des travaux de Macdonald dans le domaine numérique s'illustrent par cette transmission des voix d'antan, impliquant parfois des partitions musicales qui datent du 12e siècle. Mais ici, comme dans ses autres projets, l'attention se focalise plus sur l'émotionnel que sur le conceptuel ou le philosophique, découlant d'une passion pour la musique et d'un désir d'en examiner toutes les manifestations possibles.

Faisant écho à ses intérêts, le projet multimédia Video Voce se concentre sur l'interaction entre voix traditionnelles et nouvelles technologies. Comme l'explique MacDonald, deux éléments majeurs ont initié le développement des composantes de ce projet: « Créer sur scène le son qui m'intéresse sans avoir un groupe me posait problème en tant qu'artiste, la logistique inhérente à la prestation avec un groupe de musiciens rend difficile de se produire régulièrement […] puis je trouvais intéressant de créer un événement plus théâtral, multidimensionnel. »

 

>>VISIONNER L'EXTRAIT DE VIRGOSCILLO<<

 

Et ainsi avec Video Voce, qui apparaît sous une forme nouvelle à chaque prestation, MacDonald s'efforce de créer une expérience auditive que l'on éprouve rarement en présence d'un seul interprète, utilisant éléments enregistrés, enregistrement en direct et mise en boucle de sa propre voix pour créer une réelle cacophonie de sons – dans le meilleur sens possible du terme. Ici, comme dans ses projets précédents, la composante musicale a été développée en tandem avec Philip Strong, compositeur, ingénieur du son et partenaire créatif. Mais bien que Strong soit souvent hors scène pour accompagner en direct la prestation, il y a peu de place à l'improvisation. « Même lorsque cela semble un peu flottant pour le public, les motifs et structures du travail sont planifiés avec attention à l'avance », explique MacDonald.

 

Le dynamisme naturel de la performance de MacDonald n'est par contre pas prédéfini et c'est ce qui constitue le cœur visuel de son travail. Le personnage qu'elle fait monter sur scène a quelque chose de mystique. Intense et concentrée, elle se tient parfaitement immobile derrière ses touches et ses boutons, alors que ses mains – lorsqu'elles ne sont pas occupées avec lesdits touches et boutons – font des cercles frénétiques, dessinant des formes de runes dans les airs comme si elles voulaient transmettre un message codé. En présence d'un tel contrôle vocal, on ne peut pas croire MacDonald possédée mais comme les chanteurs de Qui, dont elle fait partie, elle semble être un canal à travers lequel passe la musique, dans son long voyage vers l'ailleurs.

 

Comme le suggère le titre de ce travail, ce que cherche Macdonald en utilisant la vidéo est une manifestation visuelle de ce que les théoriciens du film qui travaillent dans le domaine sonore appellent la mise en bande – terme moins réducteur que bande sonore, qui au niveau figuratif, compresse les diverses couches sonores pour en faire une seule piste homogène. Ainsi, MacDonald offre une pause à la hiérarchie image/son traditionnelle, mais bien que cette œuvre soit plus expérimentale que XXIX, les tropes de son texte visuel restent assez traditionnels, employant des motifs graphiques, des boucles et des tortillements pour imiter les modulations de la voix humaine. Ainsi, bien que MacDonald en jouant dans des festivals comme Mutek et SOUNDplay soit devenue partie intégrante du discours entourant les arts électroniques et la musique, le pouvoir et les possibilités de la voix humaine sont ce qui résonnent le plus dans son travail, ce qui est aussi éloigné des nouveaux médias et technologies que l'on peut l'imaginer.

 

>>VISIONNER L'EXTRAIT DE NENIA SIRENES<<

 

Une tension similaire existe dans les pièces que MacDonald a créées en dehors de ses projets performatifs. Dans des vidéos comme ad superni et nenia sirenes (2008), les visuels fonctionnent comme des sortes de pendules d'hypnotiseur. Ils ne mettent pas en image ni n'interprètent les idées ou les thèmes de la musique, mais ils occupent l'œil et participent ainsi à libérer le cerveau du traitement des données visuelles pour qu'il puisse se concentrer uniquement sur la mise en bande. En écoutant la musique les yeux fermés, on peut apprécier son travail de la même manière, l'esprit étant libre de créer son propre visuel à partir du texte audio. Regarder les vidéos en silence crée une expérience toute différente, puisque les images isolées avec leurs motifs psychédéliques et leurs tropes numériques suggèrent un autre type d'accompagnement audio. Ainsi si l'on introduit le son porteur de référence à une musique d'antan, cela crée la surprise chez le spectateur.

 

Personne ne sait dans quelle direction partiront MacDonald et ses projets. Car bien qu'elle ait étudié l'art et le design à l'université, ce n'est que depuis quelques années qu'elle fait ses incursions dans le monde du visuel et du numérique. Cette année, elle vient de signer pour une période d'étude et d'expérimentation en acceptant une résidence au Lab Média du Centre du Film Canadien, pour un programme qui se concentre sur l'interactivité dans les arts et les médias. Reste à voir comment cette notion d'interactivité va s'exprimer dans le travail de MacDonald, puisqu'elle ne développe à l'heure actuelle aucun nouveau projet. Mais, on peut être sûr que ce sera pour repousser encore les limites de la voix humaine dans sa forme analogue et pour bouleverser les attentes inhérentes aux nouvelles technologies avec des interprétations d'un passé lointain.

 

>>ENTREVUE VIDEO AVEC VIDEO VOCE<<

>>PODCAST DE VIDEO VOCE - MUTEKLIVE058<<


Stacey DeWolfe est une auteure et cinéaste indépendante vivant à Montréal. Elle a écrit pour C Magazine et contribue régulièrement à la rubrique arts du Montreal Mirror et de Akimbo. Elle est aussi l'auteure de l'ouvrage: "Sound Affects: Sado-Masochism and Sensation in Lars von Trier’s Breaking the Waves and Dancer in the Dark".

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