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MUTEK déménage à la Société des arts technologiques (SAT) de Montréal

Robyn Fadden - 12 mai 2011
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Depuis 15 ans, la Société des arts technologiques [SAT] oeuvre pour la production, la création et la diffusion de la culture numérique et stimule les rapprochements entre des communautés qui semblent parfois bien hétérogènes. Aujourd'hui, la SAT possède un édifice fraîchement rénové et agrandi où le numérique, le virtuel, l'intellectuel et le créatif pourront être explorés en toute liberté. Confirmant son désir d’agir comme accélérateur de la culture numérique et sa volonté d'examiner sans cesse les nombreuses manières dont l'art et les technologies s'imbriquent, la SAT et sa pièce de résistance la Satosphère, dôme multimédia de 15 mètres de haut, abrite les nouveaux bureaux de MUTEK. Pour la SAT, la technique ne domine pas la création et la praticité ne fait pas obstacle au social; bien au contraire ils coopèrent dans la voie de l'invention et de la collaboration entre artistes et chercheurs à Montréal et à l'échelle planétaire, œuvrant au partage des connaissances et idées, dans une perspective d'avancement critique et éclairé.

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La technologie, tout comme l'art, est toujours interconnectée avec l'environnement culturel dans lequel elle existe – qu'elle soit réflexion, produit ou commentaire sur qui nous sommes, ce dont nous avons besoin et pourquoi. Considérant la rapidité et le nombre des avancées technologiques de ces vingt dernières années, il semblerait logique que les humains, faits de chair et de sang, progressent aussi. Et bien que des ports USB n'aient pas encore poussé sur notre front, nous trouvons continuellement de nouvelles solutions technologiques, de la communication aux voyages dans l'espace. Ces technologies nous touchent autant que nous les affectons. Appelez ce processus avancement ou plus simplement changement, mais une chose est sûre c'est qu'il est complexe et la Société des arts technologiques de Montréal, la SAT, l'examine au quotidien.

À la SAT, il s'agit de sonder les imbrications complexes entre technologie et société et de répondre ensuite aux questions soulevées de la manière la plus novatrice et audacieuse possible. Située au carrefour entre création artistique et rigueur intellectuelle, la SAT porte la technologie au cœur de ses projets. Ce lieu n'est ni un centre d'artistes, ni une institution académique, mais un appariement d'éléments des deux, ayant pour mission de construire une communauté.
 

« Tout évolue autour de la technologie », affirme Monique Savoie, présidente, directrice artistique & cofondatrice de la SAT, faisant référence aussi bien à la fonction des technologies qu'aux théories liées à leurs interactions avec notre quotidien. « Elle détermine où surviennent la créativité, l'art, la recherche et la collaboration. C'est une sorte d'accélérateur. » Alors que l'innovation technologique est en quelque sorte un paramètre par défaut de la mission de la SAT, l'organisme lui est toujours à but non-lucratif. C'est un environnement créé pour stimuler à la fois la créativité et la recherche.

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Connexion constante

Le concept de la SAT naît début 95, alors Monique Savoie et Alain Mongeau (aujourd'hui directeur de MUTEK) codirigent le sixième symposium international des arts électroniques (ISEA95). Fondé au Pays-Bas, ce symposium a pour mandat de soutenir le développement et le maintien de relations tangibles entre penseurs, organisateurs et chercheurs, à travers le monde. À une époque où le courriel et l'ordinateur de maison en sont encore à leurs balbutiements, ce sont les centres de conférences, galeries d'art, musées et autres centres éducatifs, comme la biosphère, qui hébergent, à Montréal, les présentations et expositions intellectuellement stimulantes du symposium. Inspirés de cet échange international, Savoie et Mongeau souhaitent créer un ancrage aux arts technologiques dans la métropole et fondent, après maintes discussions, la SAT en 1996.

« À chaque avancée technologique, les arts sont présents. Et ce, depuis les débuts de l'humanité », confie Savoie. « Donc, ce nom, Société des arts technologiques nous semblait judicieux car il restera longtemps d'actualité - bien qu'aujourd'hui nous nous inscrivions réellement dans la culture numérique, peut-être qu'au 23ème siècle ce sera la photonique ou une autre sorte de technologie. »

Aujourd'hui, après quinze années, Savoie saisit encore mieux les évolutions constantes des technologies. « Nous pouvons observer que les jeunes gens avec qui nous travaillons sont ce que nous appelons des natifs numériques, une nouvelle génération, des artistes qui sont nés au milieu des technologies numériques – c'est motivant de travailler avec eux. En 1996, nous travaillions avec beaucoup d'architectes et de designers qui utilisaient la technologie comme un outil pour leurs travaux – elle ne faisait pas pour autant partie intégrante de leur vie. La nouvelle génération a conscience du pouvoir de la technologie dans les médias et de son importance pour la démocratie. Ils la voient comme un moyen de changer les choses. »

Alors que beaucoup d'organismes donnent la priorité aux professionnels expérimentés, les nouveaux venus enthousiastes, les natifs numériques sont importants aux yeux de la SAT, qui offre des formations éducatives en arts visuels, production audio et interactivité numérique mais surtout une implication totale dans la recherche et le développement.

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« La Société est capitale à nos yeux – nous observons en permanence ce qui change constamment, ce qui est en mouvement perpétuel », raconte Monique Savoie. « À la SAT, nous nous demandons sans cesse comment nous pouvons être une plus-value pour la société? Nous cherchons à savoir quelle est notre mission au cœur de la société? Nous sommes là pour soutenir, cristalliser et présenter ce qui se passe à Montréal dans les domaines des arts et de la recherche liés à la culture numérique et aussi pour aider les étudiants qui sortent tout juste de l'université et leur donner un endroit où explorer leurs idées. C'est ici qu'ils peuvent décider s'ils souhaitent devenir artistes, quels domaines les intéressent et s'ils souhaitent retourner à l'école pour acquérir un supplément de connaissances dans un domaine particulier – bref, c'est un lieu où ils peuvent décider de leurs future » affirme-t-elle.

La SAT a créé nombre d'alliances stratégiques et de partenariats avec l'industrie – les compagnies s'intéressent aux personnes qui y travaillent et à leurs projets - tout en offrant aux étudiants et aux nouveaux professionnels les outils nécessaires pour mener à bien de nouveaux projets, voire même leur offrir un travail dans leur domaine exact d'études. « La SAT est une sorte de hub-urbain, nous servons de récepteur et d'émetteur », confie Monique Savoie.

Pour assurer une telle place, le réseau de recherches et de projets de la SAT est en perpétuelle expansion. Parmi les projets actuels : le développement de logiciels libres, avec une communauté open-source, qui connectent deux espaces publics ensemble, où qu'ils soient dans le monde, par l'intermédiaire de consoles - la téléprésence est un des dadas de la SAT, qui œuvre dans ce domaine depuis des années. Ou encore, un projet qui s'intéresse aux arts culinaires et les rallie à la recherche sur le design appliqué et les réseaux urbains et ruraux.

« Nous ne voyons pas les technologies comme un outil d'isolement. Bien au contraire nous utilisons cet outil pour connecter la communauté et créer de nouveaux environnements, de nouvelles manières de vivre en communauté – l'idée est de saisir le virtuel pour l'intégrer à la réalité et vice versa », raconte Savoie.

Conversion à l'immersion

La création artistique, ou d'ailleurs le simple fait d'en être témoin, a toujours permis de voir le monde d'un œil neuf, sous un jour différent, sous un angle jamais envisagé jusqu'alors. Elle permet de prendre le contrôle, si petit soit-il, sur un monde en pleine évolution. Si on les considère d'un point de vue artistique, les environnements immersifs, et plus particulièrement ce que nous appelons aujourd'hui environnements virtuels, sont autant de moyens multi-sensoriels de prendre du recul sur nos vies quotidiennes. En effet, bien que profondément immergés dans nos quotidiens respectifs, nous avons la capacité d'explorer nos environnements sous divers angles, et, bien souvent, des idées novatrices naissent de ces expériences.

Depuis sa création, la SAT s'intéresse aux espaces immersifs. Il semblait donc logique que les locaux qui abritent un organisme œuvrant à la fine pointe de la création numérique, et actualisant en permanence ses savoirs, doivent subir, un jour ou l'autre, des rénovations importantes - c'est pourquoi, après avoir été longuement discutés, des travaux ont été mis en œuvre en 2010. Située au sein d'un bloc en pleine mutation sur le boulevard Saint-Laurent, au cœur du Quartier des Spectacles, la SAT est bel et bien devenue, suite aux modifications apportées au bâtiment, un  centre urbain pour tout ce qui a trait à la création high-tech. Parmi les changements: de nouveaux espaces de production, des laboratoires plus nombreux et de grandes salles de spectacles adaptables aux besoins mais surtout la Satosphère, partie la plus visible et la plus encensée des travaux, avec son dôme de 18 mètres de diamètre et 15 mètres de  haut, au dernier étage de l'édifice. Imaginée par Luc Courchesne, directeur de l'école de design industriel de l'Université de Montréal et cofondateur de la SAT, la Satosphère est équipée de 8 vidéoprojecteurs et 157 haut-parleurs, et offre un nouveau paysage immersif fascinant.

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« Nous avons créé ce nouvel espace, car la SAT est un terrain de jeu idéal pour explorer les nouvelles manières d'être en contact avec le contenu », explique Savoie. « Le cinéma a commencé telle une installation, c'était une proposition de prise de contact avec le contenu - un écran avec des chaises devant – et nous nous en sommes contentés pendant un siècle. Nous nous sommes demandés comment nous pourrions créer un espace immersif dans lequel inviter le public et à travers lequel construire une communauté. »

La Satosphère, idée née en 2002 (Savoie possède les croquis pour le prouver), a aussi impliqué de développer un nouveau logiciel, lui faisant une fois encore mériter son titre de « living lab », où les outils sont créés alors même que les artistes explorent de nouveaux moyens de s'exprimer dans la Satosphère.

« Comme nous travaillons avec des artistes qui désirent créer la vie, nous avons développé un logiciel pour qu'ils puissent le faire, en y intégrant toutes les spécificités inhérentes à un écran à 360 degrés », raconte Savoie. « Nous avons développé les outils de manière à ce qu'ils puissent utiliser ceux qu'ils connaissent et rendre, ainsi, plus simple la production pour la Satosphère. Bien entendu, nous apprenons aussi aux gens à utiliser ce nouveau logiciel. » À la fin de l'année, 24 artistes vidéos et 24 ingénieurs du son sauront tout de cette technologie novatrice et ce nouveau médium artistique.

« C'est un nouveau niveau d'immersion », affirme Savoie, « quand vous êtes en contact avec le contenu, vous être au centre de l'expérience, en contact avec toutes les parties de votre corps. Pour moi, avoir deux murs d'enceintes de part et d'autre d'un public n'est pas une mise en espace sonore suffisante. La Satosphère est un nouveau haut lieu pour le son. »

La Satosphère sera inaugurée plus tard au printemps avec la prestation musicale et multimédia de Jean-Jacques Lemêtre, du Théâtre du Soleil à Paris, pour le festival Transamériques. Lemêtre a composé une œuvre musicale à partir de 30 ans d'enregistrements de voix parlées à travers le monde, où chaque voix est une note. Jean-Jacques Lemêtre, qui n'avait jusqu'alors aucun moyen de présenter cette composition telle qu'il l'imaginait vu le nombre important de haut-parleurs requis, voit la Satosphère comme un nouvel instrument. Puis, au début du mois de juin, Mutek, qui vient d'y établir ses pénates, prendra d'assaut l'édifice tout entier avec des prestations de musiciens et d'artistes multimédia de renommée internationale.

« En s’associant, MUTEK et la SAT souhaitent créer un pôle fort pour la culture numérique et un centre d'échanges et de collaboration entre les créateurs québécois et internationaux », affirme Savoie. « La SAT veut commissionner 12 nouvelles œuvres par an et souhaite créer une école qui permette de produire des travaux au format de la Satosphère, ainsi qu'un répertoire qui accompagne les prestations en direct. Quant à Mutek, nous souhaitons mettre en place un symposium international sur l'immersion, au cours duquel les contenus créés ici auraient accès à un circuit mondial. »

Alors que la compréhension populaire de l'art ne prend que très rarement en compte les nouvelles technologies, la SAT continue de repousser les frontières de ces deux domaines. En effet, les artistes, chercheurs et ingénieurs impliqués dans les projets de la SAT ont démontré ces dernières années, qu'art et technologie étaient extrêmement perméables, voire même inséparables.


Robyn Fadden aime le son en tant qu’expérience immersive complète, mais il lui arrive aussi de simplement d’écouter de la musique, voir même de danser. C’est donc une bonne chose qu’elle vive à Montréal, où elle écrit (et réfléchit peut-être trop) sur l’art, la culture, la musique, les sciences et leurs interactions multiples.
 

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