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Canadiens X

2è partie : ici et là-bas, les artistes et producteurs canadiens à Berlin

Joanne Thompson - 30 juin 2011
Canadiens X

Dans cette ville touristique par excellence, les Berlinois s’amusent à dire que les Anglais se saoulent, les Espagnols se droguent, les Italiens se déplacent en groupe et les Canadiens ? Ils se fondent dans la masse. Ils sont partout, travaillent dans les arts, collaborent entre eux, mais aussi avec les Allemands, ils saisissent toutes les opportunités tant en terme de relation amicale que professionnelle. 

Centre d’innovation et siège de nombreuses compagnies de logiciels et matériels musicaux, Berlin offre des possibilités d’emplois dans un domaine musical large comme la technologie. On peut prendre comme exemple Jeff Milligan qui travaille actuellement pour Ableton, pour qui il réalise régulièrement des tournées et des ateliers, mais aussi Scott Monteith qui travaille pour Native Instruments. Ils ne s’arrêtent pas là, beaucoup ont créé leur propre label, le plus connu M_nus de Richie Hawtin, mais aussi Cynosure de Shannon, Wagon Repair de Jonson qui ont leur siège à Berlin, tout comme Dumb-Unit de Caulfield, New Kanada d’Adam Marshall et le tout récent BLKRTZ, étiquette de Deadbeat. 

Milligan avec 4 tables tournantes

De plus en plus présents dans la capitale allemande, il arrive souvent aux Canadiens de jouer ensemble dans les clubs berlinois comme au Watergate. Au printemps dernier, Shannon organisait la fête d’anniversaire de Deadbeat, qui s’est prolongée jusqu’à tard le matin suivant. On a pu y entendre un set de jungle par Mathew Jonson et son frère Nathan, aka Hrdvsion. La cohésion entre les artistes était telle que nous avions plus l’impression d’être à une réunion d’anciens amis que dans un club. Shannon le reconnaît : « Je pense qu’il est plus facile de déménager comme ça quand on est entouré de vieux amis. Ça a été super intéressant de voir des amis de tous les coins du Canada se rejoindre à Berlin aujourd’hui et devenir plus intime encore. »

À Berlin, la techno a déjà un gros passé derrière elle et beaucoup sentent le besoin d’un réel changement. Le UK Bass et le Nu-disco sont de nouvelles saveurs musicales devenues populaires. Mais on veut aller plus loin, Jeff Milligan pense à une utilisation plus approfondie des instruments couplés à la magie de l’électronique, pour une réelle évolution de celle-ci.

« Blue Fields », le nouvel album de Shannon, pour le label Wagon Repair, signe les débuts d’un projet studio qui met en vedette Fadila au chant et Takeshi Nishimoto à la guitare. « Ça n’a pas grand chose à voir avec la musique orientée pour les clubs qui m’a fait connaître, c’est plus un album d’écoute, influencé par le jazz. C’est un peu similaire au travail que j’avais réalisé pour ~Scape en 2005, mais encore plus poussé dans l’exploration, grâce à la virtuosité de Takeshi ». Plusieurs artistes, et pas que canadiens, font des apparitions sur le disque : Paul Kleber à la basse, le montréalais Patrick Watson au piano… Avec ce projet, Shannon espère pourvoir faire des dates au Canada.

>>ECOUTEZ - THE HIVE BY BLUE FIELDS<<

La plupart des artistes émigrés pensent rester à Berlin pour un moment, bien que Shannon dise : « Je rêve toujours de pouvoir rentrer au Canada, mais aussi longtemps que je serai dans le circuit international, c’est vraiment plus simple d’être basé à Berlin. La majorité de mes amis y ont élu domicile et ce serait difficile de trouver une telle communauté ailleurs. » D’autres confirment les propos de Shannon, Berry qui avoue qu’il aurait difficilement gagneé sa vie au Canada, ou comme le dit Garner, c’est aussi « en désespoir de cause. Sinon pourquoi quitter un si beau pays ? ».

Les raisons habituellement citées : le Canada est un vaste pays peu peuplé, les vols intérieurs sont chers, mais il y en a d’autres. Milligan observe : « les institutions vous aident que si vous êtes auteur-compositeur. ». Malheureusement, la préférence naturelle pour le rock et la pop permet la reconnaissance de groupe comme Arcade Fire, Broken Social Scene mais rarement la scène électronique. Les Juno, prix de l’industrie canadienne du disque, n’ont rajouté une catégorie musique électronique que cette année.

Les Canadiens ont pourtant bien de la chance d’avoir une place de choix dans ce vaste monde qu’est la musique électronique.

Richie Hawtin, patron de M_Nus, est incontestablement l’un des producteurs et DJs les plus reconnus au monde, il a pris la première place du classement annuel des meilleures performances live de Resident Advisor en 2010 et la deuxième de celui des meilleurs DJs (après Ricardo Villalobos) – titres qui lui sont régulièrement attribués. L’année dernière, Hawtin a eu quarante ans, il produit de la techno depuis plus de vingt ans. Et malgré tout ce temps et plus de 450 000 fans facebook, il reste très difficile de trouver une station de radio commerciale canadienne qui joue ses morceaux.

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Plastikman à MUTEK 2011, photo par C.Hayeur.

Pour Miligan, l’Allemagne réunit toutes les conditions nécessaires au développement de la musique, qui manque cruellement au Canada. « L’Allemagne c’est mieux, point final. Notamment concernant les politiques, le soutien aux arts, la liberté personnelle, il y a plus de monde et c’est plus près de beaucoup de pays autres que lesUSA. » Il y ajoute qu’il est difficile de travailler auxUSAnotamment à cause de toutes les barrières juridiques : visas, taxes, courtier.

Sur l’exil, les avis divergent, comme le souligne Koesch de De :bug : « Aujourd’hui, ça ne prend pas plus de temps à un album du Canada d’arriver sur mon bureau qu’un autre d’ailleurs ». Mais il y a encore beaucoup d’artistes qui vont à Berlin pour son atmosphère relax, pour s’inspirer, choisissant de faire de longs séjours plutôt que de s’expatrier.

Michael Pettit et Jamie Drouin, du groupe Overcast Sound de Victoria, ont passé trois mois à Berlin l’an dernier et comptent bien y retourner à l’automne prochain. Beneath the Grain, leur récent album, est inspiré de leur séjour là-bas. « Berlin est beaucoup plus mâture que n’importe quelle ville au Canada, nous aimons nous retrouver dans une atmosphère créative pour nous y émerger aussi bien en tant que public que sur scène. La solitude de la côte Ouest du Canada crée un vide. Nous voulions découvrir par nous même si Berlin était vraiment une réalité ou juste un mythe » explique Pettit. La ville a-t-elle répondu à leurs attentes ? « Absolument, elle les a même amplement dépassées. On entend des histoires, on voit des images mais je ne pense pas que cela fasse honneur à la ville. J’étais vraiment crédule. Je me souviens avoir pensé qu’elle ne pouvait pas être comme je l’imaginais, que c’était juste de l’exagération. Mais non ! Y être, y vivre, c’est une ville magique, inégalable ».

>>ECOUTEZ - TEMPLEHOF BY OVERCAST SOUND<<

For Nathan Jonson, aka Hrdvision (and Midnight Operator with his brother Mathew), a more recent arrival, the decision to move to Berlin came after spending a couple of months there and in Switzerland.  Returning to his hometown of Victoria, he says he could feel the conservatism everywhere. “Things I might have done anyway in Canada despite laws, were suddenly legal in Europe.  Smoking, drinking, nudity to some degree. I just get a feeling that people would rather live their lives here than police each other.”

Vivre à Berlin a réellement affecté sa musique. « Ici, je ne ressens pas de limites. Je n’ai pas l’impression de devoir prouver quoi que ce soit, je n’ai pas à faire des choses trop nerdy, complexes, voire même parfaites ».

Pour Shannon, le changement est plus intérieur. « Parfois ne pas voir le soleil pendant plus d’un mois d’hiver berlinois affecte vraiment ta musique. Les gens disent que le son berlinois à toujours été mélancolique et c’est souvent ce qui ressort de mes productions passées ».

A Berlin, tu peux tout entendre, les dernières productions des dj, les dernières tendances, les sets dans les clubs ou te rendre dans un magasin de disques comme Hard Wax. « Moi, j’essaie d’utiliser ces informations pour créer des choses que je n’ai pas entendues une dizaine de fois au cours du weekend ».

Les producteurs canadiens semblent attirer la sympathie et le respect des médias étrangers, des salles de concerts ou bien des clubs. Mais pourquoi cela est-il si différent au Canada ?
Ici, pour avoir des nouvelles musicales, la seule solution c’est BBC1  malgré l’arrêt de l’émission Brave New Waves. Et Jonson affirme qu’arrêter cette émission a été la pire décision prise par cette station ».

Avec le déclin des médias traditionnels, les différents sites internet et blogs ( Resident Advisor, Fact et XLR8R), avec leurs podcasts, sont les seuls à fournir une opportunité aux DJs.

>>ECOUTEZ - CRYIN' BY FRIVOLOUS<<

Daniel Gardner se montre assez direct concernant le manque de soutien des institutions, des étiquettes et des radios commerciales canadiennes à l’égard des musiques électroniques. « Oui, c’est vraiment nul. Je veux dire combien de producteurs et de musiciens électroniques partent du Canada? Des tas! C’est vraiment ridicule qu’il n’y ait pas de soutien ou même de reconnaissance pour cette incroyable source de talents. Il est vrai que cette nouvelle catégorie aux Juno est un pas dans la bonne direction. Grâce à Dieu, nous avons eu Mutek pour promouvoir cette musique et faire avancer les choses dans ce domaine. Autrement, ce serait encore pire que ça ne l’est déjà. »

Tout comme Gardner, Milligan aurait aimé rester au Canada. La nourriture et le multiculturalisme, qui sont aussi bons pour la musique que pour le talent, lui manquent. Mais il a l’impression que les lois canadiennes sont contre-productives et servent seulement à déprécier le travail.

Comme le souligne Shannon: « Le Canada sera toujours ma vraie maison et j’espère pouvoir faire en sorte d’y retourner dans des conditions confortables un jour. »


Joanne Thomspon est curatrice de kanadische inhalte :  canadian content, un programme dédié aux Djs et producteurs canadiens. Elle habite Berlin et Toronto. On peut retrouver les archives des spectacles ici, and ici. 

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