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L'art pluridisciplinaire

L'artiste pluridisciplinaire Herman Kolgen explore et partage les émotions universelles

Robyn Fadden - 28 février 2012
L'art pluridisciplinaire

La technique d'Herman Kolgen peut apparaître complexe de prime abord, et pourtant, le concept général, tout comme l'idée sur laquelle elle repose, est bien simple. En 2006, l'artiste montréalais a participé à la Biennale de Venise et ne cesse depuis de voyager à travers le monde en vue d'approfondir ses principaux thèmes de création : l'humanité universelle et la connexion organique entre toute chose. En solo comme au sein du duo Skoltz_Kolgen (1996-2008), chacune de ses œuvres commence avec une histoire. Au public d'en écrire la suite au fil de son immersion dans l'expérience.

L'art multidisciplinaire a été montré en galeries, dans les musées et même sur les différents festival montréalais, et est apparu d'une plus grande accessibilité que n'importe quelle autre forme d'art traditionnel. Peut être est-ce un effet de mode? La variété de médias, de thèmes et d'idées de cet art est en parfaite adéquation avec notre époque et fait écho aux habitudes du monde moderne. L'artiste montréalais Herman Kolgen est arrivé au bon moment. Son intérêt pour l'art multidisciplinaire est né tout naturellement, comme s'il ne pouvait envisager la création autrement.
 
« Je suis un autodidacte » avoue Herman Kolgen, dont le travail est une alternance perpétuelle entre mélanges sonores et visuels, installations et sculptures, chacun des médias interagissant avec les autres. Sa propre éducation artistique fût d'abord musicale. A l'âge de 12 ans il commence par jouer de la batterie puis passe au synthétiseur quelques années plus tard, après avoir découvert les expérimentations sonores et textuelles de Brian Eno. « J'ai commencé à voir la musique sous son aspect architectural et mon regard sur le rythme et la texture a changé. Ma musique est devenue plus organique. »
 
En parallèle, il développe un talent pour la peinture et très rapidement, voit une connexion entre sa musique et l'art visuel. « Travailler les deux ensemble fût plus compliqué ». Conceptualiser et mettre en pratique cette relation entre le son et l'image consistait à développer une nouvelle forme artistique et nécessitait de nouveaux outils. « Aujourd'hui, tout le monde est un peu touche à tout, teste de multiples activités, mais à l'époque, nous devions nous décider entre une de ces disciplines, choisir laquelle nous allions travailler et approfondir. Devoir faire ce choix a généré une réelle fracture en moi. »
 
 
Kolgen garda sa vision artistique intacte de son époque. Celle de l'avènement des ordinateurs personnels. « Nous devions être en 1986 et avec mon premier ordinateur, j'ai eue la possibilité de mixer le son et l'image en même temps, ça a changé ma vie. »  Un Macintosh et une souris ont remplacé des pages de codes et ont été immédiatement en phase avec le processus naturel de création de Kolgen. «  Ce fut une période dynamique, riche en nouvelles expérimentations. C'était le point de départ pour connecter tous mes médias de multiples manières. » Un point de départ, car Kolgen est toujours en recherche de nouveaux modes d'expression, de hautes technologies comme de moindre envergure. « Il y a vingt ans, c'était très courant d'utiliser un ordinateur, mais souvent frustrant aussi ; Ils n'étaient pas assez rapides et les logiciels manquaient d'ergonomie. Ce n'était que le début et l'on sentait que les possibilités étaient multiples. C'était frustrant car il était par exemple impossible de composer plus de deux morceaux, l'ordinateur gelait, et ainsi de suite. Comme les disques durs et les logiciels évoluaient et se perfectionnaient d'année en année, j'attendais donc pour pouvoir pousser mon travail de plus en plus loin. »
 
En attendant l'avancée technologique adéquate pour développer ses créations, Herman Korgen se concentra pleinement sur leur connexion au numérique, réalisant au fil de ses expérimentations que plus les ordinateurs devenaient puissants, plus l'espace était grand pour l'organique. « J'ai trouvé intéressant le fait qu'en poussant un ordinateur vraiment loin afin de développer l'organique, tout apparaissait moins géométrique, moins plat. Il suffit d'un ordinateur assez puissant et d'un bon logiciel pouvant traiter les diverses couches de la musique organique – C'est tout le problème du monde réel... mais aussi tout son coté poétique. »
 
En même temps, un projet comme Urban Wind, qui consiste à un raccordage d'accordéons à des capteurs de vents via un tube chirurgicale, est l'illustration parfaite d'un concept simple et organique abordé à l'aide de la technologie numérique. « Nous avons travaillé dur sur la programmation du système, mais l'installation n'est pas complexe en soi. Et elle fonctionne très bien puisqu'il s'agit d'une connexion principalement inspirée de l'homme ». Une quête d'esthétisme au sein même de son processus de création pousse Kolgen à une recherche perpétuelle de nouvelles technologies numériques. « Maintenant que l'ordinateur est plus accessible et flexible, nous pouvons adapter les interfaces. J'ai besoin de me sentir relié à mon ordinateur pour être vraiment créatif et de nombreux logiciels qui existent aujourd'hui ne correspondent pas avec ma manière de travailler – Je dois changer leur interface pour mettre en place un lien plus naturel. Chaque artiste aura des besoins différents et aujourd'hui nous pouvons enfin adapter nos outils nous mêmes pour y répondre. Avec cet atout, l'ordinateur a dépassé le simple outil, il est totalement malléable et peut s'adapter à tout le monde».
 
[Inject
 
La projection émotionnelle
 
En conservant toujours l'idée de représenter les formes et les espaces organiques, en utilisant ou non les nouvelles technologies, Kolgen travaille notre environnement sous de nouvelles perspectives. Ses installations se vivent sous forme d'immersion, d'expérience intime, d'exploration émotionnelle. « Je relève des challenges techniques mais l'origine de mon projet est artistique, et mon art est guidé avant tout par un élan émotionnel. C'est étrange car comme j'utilise beaucoup de nouvelles technologies, il arrive qu'on me demande pourquoi je recherche autant l'émotion de l'audience – J'ai besoin d'un concept fort, de quelque chose qui a attrait avec l'humanité universelle et que je ressens en moi pour pouvoir le partager. »
 
Kolgen recherche aussi un écho dans le partage. Le lieu de représentation de ses installation est aussi un élément clé. La population du territoire prenant part à l'immersion apporte une contribution majeure, personnalisant naturellement l'installation. Elle peux ainsi rester en place près d'un mois tout en continuant à évoluer. « La technologie est primordiale mais n'est pas le concept de base. C'est ce dernier qui va guider ma manière de travailler et les instruments que je vais utiliser. » Pour sa performance de 2008, Piece Inject, Kolgen explore les limites du corps humain. Un homme est immergé dans une citerne remplie d'eau durant 45 min jusqu'à ce que la pression de l'eau et le manque d'oxygène l'épuisent et affectent son système nerveux, lui faisant perdre tout contact avec la réalité. Les représentations spatio-temporelles vidéos et audios de Kolgen permettent d'observer le phénomène. C'est une expérience choquante, mais aussi fascinante. Un miroir inhabituel sur le corps humain mais aussi sur la notion d'existence, où le biologique et l'émotionnel sont intrinsèquement liés. « Je m'intéresse ici aux besoins physiologiques peu considérés dans la vie courante » explique Kolgen, qui prend ce concept au sens littéral en le mettant en scène sous forme de privation d'oxygène dans le projet Piece Inject. « Pour beaucoup d'entre nous les valeurs les plus importantes sont l'amour, le travail, la vie en nature ou d'autres choses que nous appelons des besoins, oubliant les plus vitaux, comme si nous n'étions pas en phase avec la réalité la plus concrète sur nous-mêmes. Lorsqu'un besoin vraiment essentiel est à combler, il nous manque quelque chose de fondamental pour vivre en harmonie ou du moins, de manière moins ésotérique, pour profiter pleinement de la vie. » Avec le recul, Kolgen voit aujourd'hui un lien direct entre la charge émotionnelle d'Inject, son côté extrême et agressif, et sa propre vie au moment de cette création : « un parfait exemple de la manière dont ma vie se mêle à mon art ».
 
[Dust
 
Le pouvoir des gens
 
Le travail de Kolgen, aussi personnel soit-il, dépend aussi de son interaction avec le public, des autres artistes et des techniciens avec qui il travaille. Il fait rarement référence à l'audience ou aux spectateurs et dira plutôt « ceux qui l'ont vécu », les considérant comme acteurs. Et de manière globale, les divers acteurs qui ont expérimenté le travail de Kolgen finissent par porter un moins grand intérêt à l'oeuvre en elle-même qu'à son concept original. Bien que Kolgen créé la plupart de ses œuvres seul, il ne se considère pas pour autant comme un artiste solitaire. « Je travaille avec des amis quelquefois, mais exécute la majorité de mon travail moi-même; cela peut varier. J'ai aussi besoin de bons techniciens pour échanger avec eux et pour pouvoir pousser un projet le plus loin possible. » De 1996 à 2008, Kolgen a souvent collaboré avec Dominique Skoltz. Sous le nom de Skoltz_Kolgen, le duo s'est produit à travers le monde sur les festivals dédiés au multi-média et à l'art digital. Si Kolgen travaille seul aujourd'hui, suivant ses propres idées, il peut aussi présenter quelques projets en collaboration et apprécie d'échanger avec d'autres artistes. « Je travaille généralement seul en huis-clos même si je collabore avec d'autres personnes sur un projet car pour moi, c'est la meilleure manière de pousser ma phase de création, mais j'apprécie aussi, et de plus en plus, l'air frais venu de l'extérieur, le fait d'ouvrir la porte aux autres au cours de mon processus, et de les laisser apporter une richesse supplémentaire au projet».
 
 
Encore une fois, Kolgen travaille le sujet de l'universalité, explorant le sens même de ce thème majeur en profondeur : « J'ai relevé que les gens qui sont venus vivre cette expérience se posaient quelques questions d'ordre technique, mais la réaction générale a été une vive émotion.» Tout comme pour l'installation Dust Restriction présentée en mai 2011 à la Cinémathèque Québécoise, il explore le concept d'une connexion invisible, abstraite ou pas, entre les êtres humains : «  Pour moi, toute la force du projet repose sur la représentation d'une entité invisible – nous sommes très connectés, mais ne comprenons pas forcément pourquoi, comment, mais nous le ressentons quand même. Et faire ressentir cela au public est, pour moi, une responsabilité. » Les sons et les images ont un impact physique sur la trajectoire émotionnelle de l'immersion et sur ce qu'il va en rester sur le corps et dans l'esprit par la suite. « Je cherche à ne pas être trop précis pour que chaque personne puisse vivre sa propre expérience. » Les personnes qui prennent part aux performances ont aussi un impact direct sur elles : «  Je créée un environnement, mais, après tout, je ne contrôle pas ce qu'il s'y passe. Le public est libre – Il vit son expérience, à la durée et au rythme de son choix. À Mexico et à Genève, pour l'installation Dust (présentée dans 9 pays), j'avais disposé 7cm de poussière sur le sol et 4 personnes s'y étaient allongées – On ne sait jamais comment les gens vont réagir. La poussière n'était pas allergénique, mais ça, ils ne le savaient pas, ils savaient juste qu'ils voulaient s'y coucher. Chaque personne au contact d'une installation va y suivre sa propre trajectoire»
 
 
Les installations Dust présentent parfaitement comment la matière invisible se connecte avec les êtres humains et leur environnement, la manière dont nous laissons une autre entité comme la poussière devenir une partie de nous, sur et à l'intérieur de nos corps. «La perspective sur cette entité est nouvelle et pourtant elle est très parlante, tellement proche de nous. » Le travail de Kolgen met en lumière la manière dont, pendant une expérience nouvelle, il est possible de reconnaître quelque chose que l'on porte en soi, sans y avoir forcément donner de l'importance jusque là. La connexion face à cette nouvelle représentation s'instaure tout naturellement. 
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