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Opinion

Pour un système de subventions plus favorable

Matthew Hiscock (Hissy Fit) décrit les obstacles auxquels sont confrontés les artistes de musique électronique

Matthew Hiscock - 19 mars 2012
Pour un système de subventions plus favorable

Le Canada est plutôt assez doué pour soutenir ses artistes. Il existe de nombreux systèmes de financement à destination des artistes, des managers, des distributeurs, des labels, des organisateurs d’événements… Et j’ai pu le constater régulièrement dans le cadre de mes propres recherches de financement. Cependant un problème subsiste quand, en dépit de l’efficacité du système, on s’aperçoit qu’il existe malgré tout un parti pris indéniable en faveur des groupes et des albums pop/rock. En tant qu’artiste de musique électronique et dj, il m’estt impossible de ne pas souligner ce traitement de faveur.

Il existe ainsi 4 aspects principaux qui nous rendent la vie plus ardue:

1) Nous produisons des titres et non des albums

Bien que des artistes puissent produire des albums de musique électronique, l’économie et la culture de la musique électronique sont malgré tout basées sur la production de titres simples. 
Et malheureusement, la plupart des agences de financement n’accordent que peu d’intérêt à deux ou trois EP. Le programme de soutient FACTOR, pilier indispensable de l’industrie musicale, exige formellement « d’avoir commercialisé un projet, avec un enregistrement professionnel, un code-barres, un numéro de catalogue et un minimum de 6 morceaux ou 20 minutes d’enregistrement ». Même si le format single gagne de plus en plus en légitimité auprès de certaines subventions, l’album reste toujours le format dominant.

2) Nous ne jouons principalement que dans les grandes villes

D’un coté, il est très facile pour la plupart des nouveaux groupes pop/rock émergents de monter une tournée et parcourir les villes du pays ; le livre de Dave Bidini, On A Cold Road, porte d’ailleurs un regard intéressant sur le fonctionnement de la scène rock canadienne. De l’autre coté, programmer des dates à l'ouest de Toronto pour n’importe quel artiste MUTEK reviendra au final à tout juste une soirée par province.

3) Nous nous produisons seulement les fins de semaine

Le programme de soutien FACTOR Tour demande un minimum de 8 dates live, «sans pause prolongée entre deux dates ». Donc, si, avec une chance incroyable, vous réussissez à organiser une tournée de concerts à Montréal-Burlington-Boston-New York entre jeudi et dimanche, puis Philadelphia-Washington-Cleveland-Detroit pour la fin de semaine suivante, le tour est joué pour vous. Mais de façon réaliste, disons le clairement, ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent. Habituellement nous prenons la route pour des concerts le vendredi et le samedi, puis nous rentrons chez nous en bus, en train ou en avion le dimanche : vendredi à Boston, samedi à New York, puis retour à Montréal.

Je connais des artistes qui ont pris une carte de transport chez Greyhound pour quelques semaines, ils ont passé ainsi le plus clair de leur temps sur la route et ont dormi directement chez les organisateurs des soirées. Malgré cela, ils n’ont seulement fait 2 ou 3 concerts par semaine, et n’ont pas réussi à rentrer dans les critères pour obtenir une subvention. Alors qu’à l’inverse un groupe de rock peut se produire quasiment tous les soirs.

4) Les DJs set ne comptent pas !

C’est là que les choses s’aggravent. Un groupe ou un artiste qui fait un album de reprises peut candidater sans aucun problème à une subvention du FACTOR Tour, alors qu’un dj qui joue des morceaux d’autres artistes, lui, ne peut pas.

Pourquoi une telle ineptie ? Les deux jouent des musiques qui ne sont pas les siennes. Il est de plus en plus courant qu’un Dj se réapproprie les morceaux originaux, en changeant le pitch, en ajoutant des effets, ou en les combinant avec d’autres morceaux…  Alors que de l’autre coté, un groupe faisant des reprises peut même rejouer les originaux note par note et continuer à prétendre à l’obtention d’une subvention.

Les prestations live, et non les dj-set, où nous recréons en direct nos propres productions, les performances pour lesquelles les artistes MUTEK sont reconnus, peuvent solliciter les organismes de subventions. Mais malgré tout, y a-t-il une différence significative entre a) moi, jouant en live mes propres morceaux sur Ableton Live, b) moi, jouant ces mêmes morceaux dans le cadre d’un dj set.

Un live de Hissy Fit a-t-il fondamentalement plus de valeur qu’un dj set ? Pour les agents de booking, c’est certes plus original, mais ça n’a pas plus de valeur. En  même temps, on me demande de plus en plus de faire des « sets hybrides » où je joue en live mes morceaux tout en les mixant avec des pistes d’autres artistes. En prenant dès lors le pari que nous nous produirons de cette façon dans le futur, dans quelle catégorie ce genre de performance sera-t-elle classée?

Un début de solution…

Les organismes de financement comme FACTOR, Starmaker, le Conseil Canadien font du très bon travail, et ils constituent des éléments essentiels de l’industrie musicale au Canada, mais, pour les compléter, nous aurions peut-être besoin d’un organisme équivalent et séparé, dédié entièrement à la musique électronique.

Les artistes MUTEK n’ont pas besoin de 25 000$ pour produire un album, ni de 25 000$ supplémentaires pour la promotion, nous avons seulement besoin de beaucoup moins pour payer le mastering des morceaux, la fabrication des titres et l’envoi des exemplaires à travers le monde. Nous n’avons pas besoin d'une tournée dotée d’une grande équipe et d’énormément de matériel. Laissez nous simplement jouer le vendredi et samedi à New York et Boston, puis rentrez chez nous. Tout ce que l’on demande sont des choses relativement simples, une goutte d’eau dans l’océan comparée aux sommes d’argent qui peuvent être demandées à Starmaker.

Ce dont nous avons le plus besoin est que les organismes de subvention réalisent que les DJ sont autant des artistes que les groupes de rock.

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Matthew Hiscock sortira un nouvel album sous son alias Hissy Fit dans les 6 semaines qui arrivent, sous forme de 6 EP de 2 pistes (qui ne rentrent pas dans les critères de subvention!), au rythme de 1 par semaine. Vous pouvez dès à présent récupérer le 1er sur http://www.itshissy.com et vous abonner à sa page facebook.

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