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Entrevue

La résurrection des sorcières de Pendle

En avant gout de la venue de Demdike Stare à Montréal le 19 avril prochain, MUTEK a pris le temps de discuter longuement avec Miles Whittaker.

Dimitri Nasrallah - 10 avril 2012
La résurrection des sorcières de Pendle

Depuis leurs débuts en 2009, Demdike Stare, duo britannique formé de Miles Whittaker et Sean Canty, ont développé un son unique et font partie de ses artistes qui peuvent revendiquer un univers musical qui leur est propre, être inclassables en un genre en particulier, et c’est exactement ce qu’ils recherchent.

En avant gout de leur venue à Montréal le 19 avril prochain, MUTEK a pris le temps de discuter longuement avec Miles Whittaker. Il nous fait part de sa longue amitié avec Sean Canty, de son histoire d'insatiable collectionneur de vinyls et de ce qu'il faut pour produire des disques qui résistent à l'épreuve du temps.

Avec Sam vous vous êtes rencontrés il y a une vingtaine d’années, quand vous aviez respectivement 14 et 17 ans. Quelle fut l’occasion de votre première rencontre ?

MW : Et bien, Sam a le même âge que mon petit frère et c’était son meilleur ami, nous venons tous du même village au Nord-ouest de Manchester. A l’époque, j’étais le premier adolescent du village avoir dans ma chambre un set de platines Technics. Ainsi, mon frère et son ami avait pour habitude de passer à la maison pour m’écouter jouer quelque disques. C’est comme ça que j’ai rencontré Sam, grâce à mon frère.

Mais le partenaire musical n’a pas réellement commencé à ce moment là en jouant à ton domicile, si ?

Non, pas vraiment. Les 5 premières années où l'on se fréquentait,  je savais que Sam achetait des vinyls, et il savait également que j’en achetais de mon coté. Mais il a fallut probablement 10 ans pour que nous commencions vraiment à en discuter. Enfin, je dis discuter, je devrais plutôt dire se disputer. Avec Sam, nous avons une sorte de relation amour/haine quand il s'agit de musique. De manière générale je ne suis pas d’accord avec ce qu’il dit, et vice versa. Du coup, on a souvent débattu jusqu'à se fâcher, mais notre amitié a réellement grandi ainsi sur les 20 dernières années, et aujourd’hui chacun respecte ce que l’autre a à dire, sans s’opposer d’office. Nous avons toujours été de bons amis.   

Se connaitre depuis tant d’années, je suppose que ça a du vous aider à entretenir une bonne dynamique entre vous deux ? Plus que pour deux personnes que se connaissent à peine et qui doivent avancer à tâtons pour travailler ensemble.

C'est comme pour la majorité des gens.  Ça fait plus de 10 ans que je travaille dans l’industrie musicale, sans forcément parler de production, et j’ai pu voit ainsi de nombreux nouveaux duos se créer tout juste après s'être rencontrés. Ils ont commencé à travailler ensemble et quand la pression  s'est faite sentir (une tournée, une sortie d'album), les personnalités de chacun sont ressorties, et la mésentente s'est installée. Alors que Sean et moi, on avait en quelle que sorte déjà vécu cela, on est aujourd'hui en phase et heureux de travailler ensemble. Et c’est bien plus productif de travailler ainsi car il n’y a aucun enjeu entre nous.



Tu as mentionné que tu travaillais dans l'industrie musicale, mais je crois savoir que c’est aussi le cas de Sean avec le label Finder’s Keepers. Vous maitrisez donc tout l'environnement lié  aux sorties de vos propres productions?

 Oui, c’est sur,  j'ai fais mes premiers pas dans le secteur musical en travaillant chez un disquaire d’occasion assez important à Manchester, le Vinyl Exchange. Après, j’ai été dans la distribution, en aidant des labels au moment de leur création, mais aussi en commercialisant leur sorties physiques, en élaborant les plannings, je suivais aussi la création des design, les tests de pressage... Donc je connaissais déjà un peu le sujet avant de sortir mes propres productions.  Aujourd’hui encore, Sean travaille pour ce même disquaire, Vinyl Exchange, et pour Finder’s Keepers. Il occupe ces deux postes tout en faisant partie de Demdike Stare.

Le mot « Vinyl » revient beaucoup, vous en écoutez beaucoup ?

En effet, nous sommes tous les deux des collectionneurs acharnés. Ça en est presque maladif. Quand on nous demande de jouer dans une ville pour faire un concert, la première chose à laquelle nous pensons est de savoir  s’il y a un bon disquaire aux alentours. C’est plus simple pour nous d’aller dans différents pays et d'en profiter pour de se rendre directement dans les bons magasins du coin. Je sais bien qu’avec internet, on accès à beaucoup de choses, mais, par exemple, nous étions à Athènes la semaine passée et on y a trouvé ce qu’on pense être notre matière première principale pour la prochaine sortie de Demdike Stare. Donc tu vois, il s'agit de quelque chose qui n’a pas de prix pour nous, un élément fondateur pour Sean et moi, nous sommes assez extrêmes dans notre approche vis-à-vis des vynils. C’est notre parti pris  sur les mœurs actuels, mais finalement, le secteur est toujours très actif, encore beaucoup de gens continuent à en collectionner.

Vos tournées perpétuent également votre rituel. Plus vous êtes connus, plus vous voyagez, plus votre collection grossie.

Et plus nos gouts se diversifient. Cela m’a d’ailleurs quelque peu surpris, alors que beaucoup de personnes que je connais, qui sont dans la musique depuis longtemps, voient leurs champs d'exploration se restreindre à mesure qu’ils vieillissent, Sean et moi, de notre coté, c’est exactement l’inverse. Aujourd’hui j’écoute des style musicaux que je ne pensais jamais écouter un jour. Cela peut aller du new metal au jazz ambient, jusqu’aux sorties de la fin des années 80 du label ECM. Ça va dans tous les sens, c'est assez surprenant.

Vous en êtes à combien de disques collectés aujourd’hui ? Sean et toi, ou individuellement.
C’est difficile à dire. J’ai quasiment vendu la moitié de ma collection au cours des 5 dernières années. En fait, je ne me vois pas comme un conservateur. Certaines personnes sont jusqu’au-boutistes en voulant à tout prix une collection complète, d’autres accumulent des piles et des piles de vinyls, mais je suis pas trop dans cette logique. J’achète des disques pour les jouer, et donc, oui, j’ai beaucoup de vinyls dans ma collection, et si je devais m’assoir et écouter chaque titre que j’ai accumulé, je serais certainement mort avant d’en arriver au bout.

Mais faut bien mettre une limite à un moment donné.

Oui, il le faut, c’est certain. Du coup, aujourd’hui j’ai un espace de rangement où si je veux y rajouter quelque chose, quelque chose d’autre doit sortir. Je me suis limité ainsi à 6000 vinyls,  c’est un  chiffre plus acceptable pour moi. Il y a 5 ou 6 ans j’en avais presque 12000, c’était bien trop. Aujourd’hui, je peux aller dans ma collection et prendre directement le disque que je veux vraiment écouter, et c’est enfin ce que je voulais arriver à faire depuis 20 ans maintenant.



En dehors de cette collection et de ton histoire particulière avec les vinyls, vous avez réussi à avoir un son très spécifique dès vos débuts. Il y a une atmosphère unique qui se dégage, une atmosphère qui ne s’obtient pas en plaçant simplement un vinyl sur une platine. Comment avez-vous réussi à obtenir cette texture si particulière ?

Et bien, je composais déjà depuis pas mal de temps, donc d’un point de vue de la production, ça n’a pas été vraiment un problème. Les cinq premières années dans un studio, on arrive à atteindre une sorte d'entente avec soi-même, une certaine satisfaction sur la qualité de la production. Ici, Je ne parle pas de celle de la musique mais de celle de la production pure.

J’ai pas mal relancé Sean ces 5 dernières années, en lui disant qu’on devait travailler ensemble vu qu’on était amis depuis longtemps et qu’on était tout les deux des collectionneurs acharnés, mais ça n’avait jamais abouti. Mais en 2009, quand il m’a appelé pour me dire qu’il avait pris sa décision, j’ai bien senti que c’était le début de quelque chose. Il m’annonçait alors qu’il fallait que l’on compose une bande originale pour un film d’horreur imaginaire. Se réunir autour d’un tel projet était pour lui  la meilleure façon de commencer à travailler ensemble, un compromis où chacun pouvait se retrouver, et je ne sais pour quelle raison, ça a de suite fonctionné.

Toutes ce qu’on a composé ensemble jusqu'à présent est sorti en format physique. Un peu au petit bonheur la chance. Nous avons lancé notre propre sous-label Demdike Stare, pour tester nos deux premières sorties car nous ne pensions pas que qui que ce soit aurait pu être intéressé pour les acheter. Ces deux premières productions sont assez atypiques et c’est plutôt difficile de vendre de la musique qui n’appartiennent à aucun genre. Mais au final ça a plutôt bien marché.

C’est une combinaison de beaucoup de choses, de beaucoup de sons. L’artwork aide beaucoup aussi. Et le directeur de Modern Love a également été d’une grande aide. C’est toutes ces choses réunies qui ont permis que ça fonctionne si bien. C’est vraiment impressionnant, j’ai toujours du mal à réaliser, vraiment.

Le but recherché dans le projet Demdike Stare n’était pas forcément de commercialiser notre musique, c’était simplement pour Sean et moi un moyen d’écouter de la musique que personne n’avait sorti jusqu’alors, des territoires que personne n’avait encore explorés. Nous voulions faire la musique que nous voulions écouter, et du coup, j’apprécie vraiment l'écoute de mon propre son, ce qui est un peu bizarre à dire...

Il y a une telle profondeur dans les textures de votre musique, que l’on pourrait presque s’y perdre.

C’est un peu l’idée qu’on recherchait, une musique ayant quelque chose de spécial, d'unique et de profond. Il y a eue tellement de musique de ce type, l’année passée est probablement pour moi la meilleure année en terme de musique depuis une décennie. Il y a eu tellement eue de bonnes sorties!

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