Entrevue

Révélations musicales et rêves lucides avec Dasha Rush

Michael-Oliver Harding - 21 mai 2015
Révélations musicales et rêves lucides avec Dasha Rush

Certains musiciens sont prêts à sacrifier ou, du moins, à compromettre la pureté de leur mission artistique s’ils se voient offrir la chance de gravir quelques échelons. Dasha Ptitsyna Van Celst ne souscrit pas à cette école de pensée. Depuis ses premières parutions, cette artiste farouchement indépendante endisque ses mélodies minimalistes et fragmentées quasi-exclusivement sur ses propres labels – Fullpanda, aux orientations techno, ainsi que le sous-label plus électroacoustique Hunger to Create. Cela lui donne le luxe de ne pas prêter attention aux suggestions aberrantes des têtes dirigeantes de labels (comme, par exemple, de surcharger une pièce de cymbales pour un crescendo plus «funky», vous pigez?) 

 

Dès ses premiers flirts avec sonorités techno retentissantes et rêveries downtempo, cette omnipraticienne de l’expérimentation s’intéresse à la juxtaposition d’états émotifs à la fois hétéroclites et exquis. Désormais basée à Berlin, les allégeances de cette instrumentiste russe remontent d’abord aux domaines des arts visuels et du théâtre, puisqu’elle a peaufiné ses collages d’atmosphères synthétiques lors de vernissages et de performances pluridisciplinaires en France, en Russie et, plus récemment, en Allemagne. Alors qu’elle s’apprête à présenter la première nord-américaine d’Antarctic Takt à MUTEK – une performance monochromatique A/V en collaboration avec le vidéaste russe Stanislav Glazov –,  nous avons Skypé cette grande poétesse de paysages rythmiques pour discuter de son éveil musical dans l’Union soviétique, de son association récente avec Raster-Noton et de sa fascination pour le continent le plus froid, le plus aride et à l’extrême sud de la planète.  

 

Quels sont vos souvenirs les plus marquants de la culture électronique pendant l’Union soviétique?

C’était la scène rave, qui a connu un véritable essor pendant la pérestroïka et la chute de l’Union qui a suivi. C’était en parfaite symbiose avec mon adolescence! Ma porte d’entrée fut la techno, puis j’ai découvert de la musique plus complexe, des gens comme Pierre Henry, un compositeur français qui faisait du krautrock et de l’échantillonnage électronique dans les années 1930! Ensuite, bien sûr, il y a eu Jean Michel Jarre. Mais ce fut vraiment la scène rave qui m’a initié à tous ces courants musicaux. 

 

Des mecs comme Aphex Twin et Biosphere, je ne les ai jamais vus en prestation en Russie, mais je connaissais bien leur œuvre. Lorsque tu t’intéresses à la culture techno, tu entames une quête éperdue pour en savoir davantage, tu échanges des cassettes, et tu parcours un large spectre de sonorités – l’IDM, la trance, l’ambient. C’était passionnant! Dès que les Russes ont eu accès à toutes ces infos, l’acid techno et la musique rave ont atteint un niveau de popularité sans précédent, grâce à des gens comme le DJ de techno teutonne WestBam ainsi que Chris Liberator. Dans l’Union soviétique, nous n’avions rien de tout ça. C’était strictement interdit, en fait : nous avions droit à la musique prescrite par l’État, qui voyait le jour sur le seul et unique label national, Melodiya. 

  

Lorsque vous avez quitté la Russie pour la France, comment s’est effectué votre passage de mélomane à musicienne autodidacte?

Lorsque j’avais 14 ans, j’ai pris des cours de piano, une aventure de très courte durée. L’expérience ne fut guère agréable, donc ça m’a pris un certain temps avant d’apprivoiser ce monde. Lorsque j’ai déménagé en France, à l’âge de 16 ans, j’ai demandé à mes amis comment opérer tel instrument, quels logiciels je devrais utiliser, dans quels synthés je devrais investir, etc. Ce fut un processus très graduel. 

 

Bon nombre de producteurs émergents cherchent d’abord à obtenir le sceau d’approbation d’un label établi avant de lancer leur propre étiquette. Avez-vous toujours eu l’intention d’endisquer votre propre musique, comme ce fut le cas pour vos albums Forms Ain’t Formats (2006) et I Run Iron I Run Ironic (2009)?

J’ai toujours souhaité être indépendante dans ma démarche. Mes premières rencontres avec des gens de l’industrie se déroulaient toutes sensiblement de la même façon : «oh, j’adore votre morceau », me disait-on d’emblée, avant d’ajouter, «j’aimerais bien le faire paraître, mais pourriez-vous changer telle chose un petit peu?» Et moi de répondre qu’il en était hors de question, que l’œuvre était déjà terminée! Je me suis vite rendue compte que si je tenais à faire les choses à ma façon, il fallait que je prenne tout en charge, évidemment. J’étais jeune et…hautement réfractaire au changement, disons, y voyant une atteinte à ma vision artistique. J’étais peut-être un peu orgueilleuse? Mais à l’époque, j’avais un boulot très bien rémunéré, donc je pouvais m’octroyer cette latitude et faire paraître ma musique quand et comment je le souhaitais. 

 

Suite à cette période sans compromis, voilà que vous vous êtes associée à l’inestimable étiquette allemande Raster-Noton pour votre troisième LP, Sleepstep – Sonar Poems for My Sleepless Friends (2015). La création de ce disque s’est-elle faite de façon plus collaborative que vos opus précédents?

Pas vraiment. Au départ, l’album n’était pas prévu pour Raster-Noton. J’allais relancer Hunger to Create pour l’occasion. Je connaissais Carsten Nicolai [le patron de Raster-Noton]; nous échangions régulièrement sur nos projets en cours, et je lui ai envoyé une pièce de l’album. Il m’a répondu qu’il voulait l’album au complet pour son label! Je n’étais pas convaincue sur-le-champ – bien que j’aie un grand respect pour le label, et que j’étais grandement flattée par sob offre. Je n’étais pas certaine qu’il s’agisse d’un mariage parfait. C’est assez différent des sorties précédentes sur Raster-Noton. Mais Carsten et moi avons beaucoup discuté, et avons conclu que c’était une collaboration intéressante pour tous. 

 

À plusieurs égards, Sleepstep est votre projet le plus personnel, puisque vous étalez sous forme de mini-poèmes sonores votre imagination fertile et les univers oniriques qui en découlent. Comment avez-vous géré l’apport créatif du label?

Nous avons eu plusieurs discussions à propos des illustrations et du visuel; nous n’étions pas toujours en accord, mais avons trouvé un terrain d’entente, choisissant des éléments qui convenaient à tous. Je suis bien consciente que mon processus de gestion autonome peut s’avérer positif, comme il peut devenir un handicap. Au rayon musical, par contre, je n’étais pas prête à faire de compromis. Si tu peins un tableau, quelqu’un ne peut exiger que tu rajoutes un peu de jaune pour embellir le tout! Mais Raster-Noton m’a offert énormément de soutien en terme de composantes visuelles, donc collaboration artistique il y a eu. La pochette d’album est venue d’eux, inspirée de ces célèbres images des tests de Rorschach. J’ai bien aimé, parce que ça renvoie à la notion de subconscient que j’explore. De plus, il existe un nombre incalculable d’interprétations dudit dessin. 

 

Des éléments spoken word traversent l’ensemble de votre œuvre. Qu’est-ce qui vous a incité à mettre ceux-ci encore plus de l’avant sur Sleepstep? Et pourquoi avez-vous tenu à explorer ces états d’âme à moitié éveillés, à moitié endormis?

Tout a commencé avec la pièce « Dance with Edgar Poe ». Je lisais The Raven et quelques nouvelles d’Edgar Allan Poe, et puis je me suis endormie, le livre en main sur le canapé. J’étais dans un état de rêve lucide lorsqu’Edgar m’est apparu en disant: « tu es dans mon univers, tu lis mes histoires, maintenant à ton tour de m’envoyer une réponse ». Je me suis réveillée et j’ai acquiescé! Aussi abstrait que cela puisse paraître, cette pièce fut ma réponse. Depuis l’enfance, je fais énormément de rêves lucides. Pour l’album, j’ai aussi fait des recherches sur différentes formes de synesthésie, qui touchent non seulement aux couleurs mais aussi aux sons. Lorsque j’entends quelque chose, un visuel me vient en tête. Je ne peux expliquer comment ça se produit. Ce projet m’a donc permis de décortiquer ma propre personne, le pourquoi de ces rêves lucides un peu fous. J’en ai tiré des chansons, pour exprimer toutes ces choses-là.  

 

En compagnie du vidéaste Stanislav Glazov, vous présenterez Antarctik Takt à MUTEK, une exploration abstraite et glaciale d’un paysage à la fois oppressant et à couper le souffle. Qu’est-ce qui vous fascine à propos de ce continent? 

L’Antarctique est le seul continent qui n’ait pas été touché par l’espèce humaine. Il n’existe ni industrie ni population là-bas. Parfois, je me lasse vraiment de toute la négativité du monde dans lequel on vit, des guerres et des inégalités, et me demande où je pourrais bien m’enfuir de tout ça. J’ai jeté mon dévolu sur l’Antarctique! Malgré cet élan d’optimisme, il fait malheureusement beaucoup trop froid là-bas et il est interdit d’y habiter, à l’exception d’un séjour de trois mois dans le cadre d’une expédition scientifique. Antarctic Takt traite d’un territoire abstrait et évasif vers lequel je tente de m’enfuir, et j’invite le public de MUTEK à m’accompagner sur ce parcours. 

Dasha Rush et Stanislav Glazov présentent ANTARCTIC TAKT

NOCTURNE 2: jeudi 28 mai, 21:00 – 03:00

 

 

  • DASHA RUSH
×

Inscription à l'infolettre

Mutek Mexico mailing list
* indicates required
*
Mutek Spain mailing list