Entrevue

Une minute néoclassique avec Kiasmos

Michael-Oliver Harding - 25 mai 2015
Une minute néoclassique avec Kiasmos

Traduit de l'anglais par Patrick Baillargeon


Kiasmos, c'est la rencontre de deux talents musicaux originaires d'une île nordique qui ne cesse d'étonner: le multi instrumentiste Ólafur Arnalds, primé aux BAFTA, et l'excellent producteur d'electro-pop Janus Rasmussen. Depuis 2007, ces deux compositeurs islandais ont sculpté un son symphonique qui se déploie lentement et qui mélange des touches de piano et d'instruments à cordes avec des synthés impétueux et des rythmes débordant de soul.

En ce qui concerne l'origine du nom du duo, précisons que toute correspondance entre Kiasmos et «chiasme» (disposition en ordre inverse de deux phrases syntaxiquement identiques, formant une antithèse ou constituant un parallèle) est le fruit d'un hasard total, bien que le binôme fusionne des approches musicales diamétralement opposées.

«Je pense peut-être que l'explication est venue après le nom», estime Arnalds, lors d'une récente entrevue avec MUTEKMAG. «Parfois le nom peut même influencer ce que vous faites. Je pense que nous avons tout simplement choisi ce nom parce que nous pensions que c'était cool. Lorsque nous avons commencé à faire de la musique, c'était vraiment de la techno pure. Il n'y avait pas ce contraste. Puis, progressivement, nous avons commencé à développer cette idée et fini par réaliser que la définition de notre nom s'accordait désormais avec notre musique!»

Bien avant qu'Arnalds et Rasmussen ne commencent à croiser leur hybridation avec leurs orchestrations électro-mélancoliques, le duo s'est d'abord formé autour d'une passion commune pour l'expérimentation techno. C'était en 2007, lorsque Arnalds était en charge du son pour les performances live de Bloodgroup, le projet électro de Rasmussen. Ils ne se sont donné aucun échéancier pour façonner la longue gestation de leur projet Kiasmos, étant donné que les deux musiciens récoltaient déjà un certain succès avec leurs autres projets: les œuvres de piano solo d'Arnalds l'ont rapidement conduit au rang des compositeurs de musique classique contemporaine les plus convoités, alors que les aventures rythmiques du quatuor Bloodgroup de Rasmussen et son autre duo electro pop BYRTA avaient vraiment décollé.

Après avoir lancé deux EPs liminaires de prouesses techno lancinantes en 2009 et 2012 sur Erased Tapes (le label londonien qui a soutenu plusieurs artistes se situant au confluent de l'électronique et de l'acoustique), le duo s'est consacré en 2014 à bonifier les atmosphères synthétisées de Kiasmos à grands coups de violoncelle, de piano à queue, de violon, d'alto et de batterie en live. Il en résulta un premier disque éponyme en 2014 qui est immédiatement devenu un incontournable de la musique classique-électronique. Et alors que cet album envoûtant oscille entre textures glitch-y à combustion lentes, cordes syncopées et mélodies de piano éminemment dansantes, il n'y a que le chant – présent dans les autres projets de Rasmussen – qui manque à l'appel. «Je pense que c'est juste parce que nous avons toujours envisagé cela comme un projet techno», explique Janus à propos de la décision de faire de Kiasmos une affaire exclusivement instrumentale. «Je ne dis pas que nous n'intégrerons jamais le chant dans nos productions, mais pas pour le moment. Ce n'est pas une chose à laquelle on pense quand on compose de la techno. Cependant, nous avons essayé de mettre en boucle ma voix au ralenti à un moment donné. Nous avons bien aimé, mais pas notre label...»

Au cours des dernières années, les musiciens de Kiasmos ont tissé des liens avec des habitués de MUTEK, tels que Jon Hopkins et Nicolas Jaar, dont le travail entre deux univers a réaffirmé la détermination du duo de construire des arcs dramatiques énergiques à partir de leurs arrangements élégants et méticuleux. Contrairement à leurs collègues d'Erased Tapes, Nils Frahm et Rival Consoles, Kiasmos a joué un rôle important dans cette collision fort appréciée de musique classique et électronique, ce qui ne leur a certes pas déplu!

«Lorsque j'ai commencé à faire ma musique il y a huit ans, il n'y avait peut-être pas plus de trois artistes qui mélangeaient le classique avec l'électronique que je trouvais intéressants», se souvient Ólafur, dont les propres compositions ont également contribué à cet engouement de la culture pop pour la musique néo-classique. «Maintenant, il y a d'innombrables exemples qui surgissent de partout. L'an dernier, nous avons tous été en mesure de remplir des salles de concerts énormes et je ne pense pas que ce soit parce que l'un d'entre nous est devenu soudainement populaire. C'est plutôt le genre dans son ensemble qui l'est devenu, résultant d'un travail d'équipe», dit-il, citant Erased Tapes comme un acteur clé de cette émancipation instrumentale.

Ce sont les nombreuses éloges du public et les critiques positives qui ont incité Kiasmos à se lancer dans une première tournée internationale, donnant aux fans le privilège de vivre l'électronica élégiaque du duo de manière plus viscérale, alors que les deux musiciens prolifiques s'occupent simultanément de leurs nombreux projets parallèles. «À certains égards, multitâche serait le bon mot», songe Janus. Ólafur, qui a couvert une énorme quantité de terrains mélodiques en peu de temps – création de la bande son pour une étrange série de télévision britannique (Broadchurch), batteur au sein du groupe hardcore Fighting Shit, production de musique pop – a récemment publiée The Chopin Project en collaboration avec la pianiste germano-japonaise Alice Sara Ott. Janus de son côté jongle avec tout autant de projets: il a produit un album disco, est parti en tournée avec un groupe de pop et a accumulé les gigs en tant que DJ.

Ceci dit, il ne faut pas penser que leur emploi du temps chargé les a empêché de concevoir une expérience totalement immersive concernant les concerts de Kiasmos. «Je ne pense pas qu'on doive se rendre à un concert en espérant ressentir les mêmes émotions ou entendre les mêmes choses que lorsqu'on écoute un disque, parce que c'est un environnement complètement différent et car nous concevons nos spectacles en tenant compte de cela», précise Ólafur. «C'est de la musique électronique, donc nous ne voulons pas faire une performance "non électronique", c'est-à-dire que nous ne voulons pas tourner avec un batteur ou avoir des instruments réels qui remplaceraient nos instruments électroniques sur scène. Mais on trouve d'autres façons de s'adapter à l'environnement du spectacle: beaucoup d'effets visuels, un jeu de lumières programmé et beaucoup de choses qui clignotent!"

Lors de la performance de Kiasmos, attendez-vous à des visuels à couper le souffle, abstraits, en slow-motion, qui sont coordonnés avec les éléments de cordes et de piano. Ceux-ci sont mis en contraste avec des lumières scintillant frénétiquement et qui agissent en tandem avec les éléments de percussion. Le clip de Burnt offre un aperçu révélateur du monde surréaliste et vaporeux que la paire a mis au point. «J'ai vu Jon Hopkins en spectacle à quelques reprises et j'ai toujours aimé la manière avec laquelle il parvient à donner l'impression de jouer sa musique en live alors qu'en réalité tout est électronique. Sa prestation sur scène apporte vraiment quelque chose de nouveau», s'émerveille Janus lorsqu'il est interrogé sur les efforts entrepris par Kiasmos pour rendre vivante leur performance sur scène et éviter que le duo ait l'air de deux gars plantés devant leurs machines. «Je pense que c'est toujours le danger avec ce genre de choses – les percussions ne sont pas jouées en live et les synthés sont programmés. Donc nous ajoutons des éléments à nos chansons et les améliorons au lieu de tout jouer live». 

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